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jeudi 5 janvier 2017

« Silence » de Shûsaku Endo (1966)

(…) trente-cinq mille chrétiens s’étaient soulevés à Shimabara, et que lors d’un combat sanglant avec les forces du Bakufu, les rebelles avaient été massacrés jusqu’au dernier. Hommes et femme, jeunes et vieux, tous avaient été exterminés.

La majorité des Chinois ne manifestent aucun intérêt pour notre enseignement. A ce point de vue, le Japon est sans doute, comme l’a dit saint François Xavier, « le pays d’Orient le mieux fait pour le christianisme ».

——

Jamais je n’ai éprouvé aussi profondément tout le poids du sens de la prêtrise. Ces chrétiens japonais sont comme un navire perdu, sans carte, dans la tempête. Je les vois, sans un seul prêtre, un seul frère pour les encourager et les réconforter, pour empêcher leur espoir de se dissoudre peu à peu, errant désorientés dans les ténèbres.

La raison pour laquelle notre religion a pénétré cette région comme une eau généreuse une terre desséchée tient à la chaleur humaine, jusqu’alors inconnue, qu’elle apportait à ces pauvres gens. Pour la première fois, ils ont rencontré des hommes qui les traitaient comme des égaux, la bonté et la charité des pères gagnèrent ainsi leur cœur.

Que veux-je dire ? Je ne le comprends pas très bien moi-même, je sais seulement qu’aujourd’hui, tandis que, pour la gloire de Dieu, Mokichi et Ichizo ont gémi, souffert et rendu l’âme, je ne puis supporter le bruit monotone de la mer obscure rongeant le rivage. Derrière le silence oppressant de la mer, le silence de Dieu… le sentiment qu’alors que les hommes crient d’angoisse, Dieu, les bras croisés, se tait.

Pourquoi nous avez-vous si totalement abandonnés ? pria-t-il d’une voix éteinte. Pourquoi avez-vous laissé à ses cendres une ville bâties à voter intention ? (…) Avez-vous simplement gardé un silence pareil à celui des ténèbres qui m’entourent ? Pourquoi ? Donnez m’en au moins la raison.

Un homme était mort. Et le monde demeurait immuable, comme si rien ne s’était passé. Quoi de plus démentiel ? Etait-ce là le martyre ? Pourquoi gardez-vous le silence ? Ce borgne est mort, ici, pour vous. Vous devriez le savoir. Pourquoi ce calme s’éternise-t-il ? Cette paix de midi. Le bourdonnement des mouches… cette folie, cette atrocité. Et vous vous détournez, comme avec indifférence. Cela… cela, je ne puis le supporter.

« Vous êtes venu en ce pays afin de donner votre vie pour eux, en fait ils donnent la leur pour vous. »
La voix au rire méprisant ouvrit les blessures du prêtres, comme si l’ont y eût plongé une lame. Il hocha faiblement la tête. Non, ce n’était pas pour lui que, depuis si longtemps, mouraient les paysans. Ils avaient choisi de mourir pour leur foi. Mais cette réponse ne pouvait plus cicatriser ses plaies.

Dieu existait-il vraiment ? S’il n’existait pas, quelle dérision que les années de sa vie passées sur des mers sans limites à seule fin de venir semer sur cette île aride une graine menue !

Mais son mot de Deus fut librement changé en Dainichi (le Grand Soleil) par les Japonais. Pour eux, qui adoraient le soleil, les mots de Deus et de Dainichi avaient une consonance presque identique.

- Les Japonais se figurent un homme haut placé, en tout point admirable… et le nomment Dieu, ils appellent Dieu un être ayant le même genre de vie qu’un homme et ce n’est pas le Dieu de l’Eglise.
- Est-ce donc la seule chose que vous ayez apprise au cours des vingt ans passés dans ce pays ?

Toutefois, j’ai la certitude que mon Seigneur n’est pas le Dieu qu’on prêche à l’église.

mardi 3 janvier 2017

« Stairway to heaven - Un voyage initiatique » de Sœur Sofie Hamring (2013)

(…) notre moi profond est là et survivra au dernier voyage, à la traversée des eaux chaotiques de la mort. Alors notre visage d’éternité se révélera et brillera de toute sa splendeur. Dans le monde présent, nous ne pouvons qu’en pressentir les contours comme sur un négatif photographique.

L’amitié est la nourriture qui permet de survivre longtemps dans un désert spirituel.

Je découvris que dans l’ouverture et l’abandon, je laissais à cet Autre la possibilité de se manifester à moi et de me témoigner qu’Il existait.

J’étais prête à tout donner et j’étais habitée par une confiance illimitée dans ce Dieu que je commençais à connaître, mais je manquais totalement de discernement. Je mélangeais tout. Je mettais le Christ sur le même plan qu’un gourou tel que Swami Vivekananda ou que le « Don Juan » de Castaneda…

Je venais de quitter Auroreville et pour moi, la question des religions ne se posait plus ; c’était un stade dépassé. Je voulais contribuer à promouvoir l’unité du genre humain. A mes yeux, les couvents étaient les vestiges d’une époque révolue (…) Je regardais les sœurs avec une certaine condescendance : j’avais atteint un niveau spirituel plus élevé qu’elles, je faisais partie de l’élite spirituelle, au-delà de toutes les religions. Elles étaient loin derrière moi.

Peut-être serait-il préférable que je reste avec elle puisqu’elle est malade ? Toutes les expériences spirituelles des derniers mois n’ont pas fait de moi une personne plus attentionnée et plus charitable, c’est même plutôt le contraire, je suis assez enfermée dans mon ego.

Tout ce qui avait trait à Jésus était comme tabou. Une fois, je me risquai à dire que Jésus était tout de même un grand maître spirituel et sûrement une manifestation du divin. Mais Simone me répondit assez sèchement : « Oui, mais tout cela est dépassé, cela fait déjà deux mille ans. » Jésus n’était plus d’actualité.

J’aurais eu besoin d’une tout autre sagesse pour ne pas me laisser emporter à tout vent : la pureté du cœur, l’humilité, la fidélité, la probité, la maîtrise de soi, la modération, la sagesse, le courage… Bref, tout ce qu’on appelle vertus. Mais mes efforts ne portaient pas sur l’acquisition de ces qualités, qui paraissaient d’ailleurs bien ternes à côté de tout ce que promettaient la magie et la mystique.

On peut se demander pourquoi je n’ai pas pensé prendre contact avec une Église ou me rapprocher des chrétiens. Ce que je cherchais était un style de vie alternatif, simple, en harmonie avec la nature et orienté vers la recherche spirituelle. L’Église pour moi était à l’opposé de tout cela. C’était un monde bourgeois, replié sur lui-même, poussiéreux et stérile, comme dans les scènes religieuses des films d’Ingmar Bergman.
La langue de l’Église était en elle-même un obstacle. Les cantiques suédois ne traduisaient pas mon expérience intérieure. Quand je les entendais, j’avais l’impression d’être dans une fête de village ou dans un club de retraités. Si j’avais connu la beauté des mélodies grégoriennes, toutes centrées sur la parole de Dieu, ou la liturgie orthodoxe, cela m’aurait touchée (…)
Le souvenir des sœurs de Mère Teresa de Calcutta aurait pu m’aider à comprendre que l’Église ne se laisse pas enfermer dans une forme culturelle ou une époque données, elle dépasse infiniment toutes les limites humaines (…) J’aurais découvert qu’il existe une vertu cachée, un dévouement, un renoncement qui ne se voient pas toujours à l’œil nu. Mais il y avait en moi beaucoup d’orgueil. Je savais tout mieux que tout le monde.

Ma paix intérieure n’allait pas durer longtemps, affirmait-il. Oui, l’univers était parcouru par toutes sortes de forces, il s’était lui-même adonné à « la perception extra-sensorielle », à la clairvoyance et à d’autres pratiques occultes, mais tout cela ne menait qu’à la confusion et à l’amertume. Il avait aussi professé l’athéisme et essayé de chercher la vérité en ne comptant que sur ses propres forces, mais cela ne l’avait mené qu’au néant.

Je répétais chaque jour, aussi souvent que je le pouvais, le mantra que j’avais reçue. Un mantra n’est pas un terme neutre, il met en mouvement des forces supranaturelles. Je commençais à faire des expériences qui semblaient attester que j’avançais dans mon développement spirituel. Cela faisait penser aux voyages extracorporels et aux états de conscience nouveaux, au-delà des limites du moi, décrits par Castaneda (…) Il m’arrivait en plein sommeil d’avoir une conscience claire et lucide du monde qui m’entourait. J’évoluais vraiment dedans, je pouvais me mouvoir, toucher les objets, marcher, ouvrir des portes. Etait-ce seulement un rêve ? Je ne le savais et ne le sais toujours pas. Je n’ai jamais vécu d’expériences semblables ni avant ni par la suite. Parfois, je m’envolais. Je planais au-dessus d’une ville morte, de sphinx de pierre géants, cela ressemblait à l’Egypte ancienne. C’était un monde glacial et effrayant, mort ; pourtant, cela me fascinait. Je pensais que j’étais vraiment arrivée loin. Je pratiquais ce genre d’exercices depuis un certain temps, lorsqu’une nuit, je fus réveillée par la présence de quelqu’un qui se tenait à côté de mon lit, une entité étrangère, un être obscur et très effrayant. J’avais l’impression que la mort elle-même était là dans ma chambre. j’étais glacée, terrifiée. Je me mis spontanément à prier : « Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi, pécheur. » Je répétais et répétais ces mots, et l’entité disparut. Je pus me rendormir. Après cet évènement, il ne me venait pas un instant à l’esprit de remercier le Seigneur qui était venu à mon aide (…) 
J’avais atteint un niveau supérieur et les personnes que je rencontrais restaient loin derrière moi, dans une conscience du monde très inférieure.

Je voulais prendre mes distances avec la doctrine de Sri Aurobindo. Mais j’avais déjà décidé de passer l’été en Scanie (…) Avant de partir pour l’Allemagne, nous eûmes plusieurs réunions pour préparer une présentation de notre groupe suédois. Un jour, nous étions réunis pour écrire quelque chose ensemble, quand tout un coup un silence pesant s’abattit sur nous. Nous n’avions rien à dire, nous n’étions que des gens ordinaires, nous étions loin de réaliser notre idéal (…) Je demandais alors naïvement si nous ne pouvions pas tout simplement être nous-mêmes. « Nous-mêmes ? coupa Franz, avec mépris. C’est sans intérêt ! » (…) Nous aspirions à « l’unité universelle », alors que l’unité entre nous était loin d’être parfaite (…) Nous n’avions que des grands mots à la bouche, nous parlions de l’amour divin et je me sentais de plus en plus vide et sans vie à l’intérieur de moi.

Ma voisine Kerstin fut pour moi cette messagère de la vérité qui m’obligea à quitter Sri Aurobindo et le yoga intégral. Au cours de l’automne qui suivit notre voyage, je déposai un de mes poèmes dans sa boîte aux lettre en lui demandant ce qu’elle en pensait. Si j’ai bonne mémoire, c’était un poème assez confus dans lequel j’exprimais les questions qui m’habitaient : Qui suis-je ? Qu’est-ce que l’être humain ? Qu’est-ce qu’être femme ? (…) J’attendais de sa part des encouragements et de la reconnaissance. Mais cette fois-ci, c’en était trop ! Kerstin avait perdu patience. Elle me répondit que mon poème était nul dans la forme comme sur le fond et me pria de ne plus la déranger avec mes textes, bons pour la poubelle. J’étais la personne la plus égocentrique qu’elle ait jamais rencontrée et j’étais certainement malade ou dérangée. Elle ajouta : « Je plains tes malades, parce que vraiment tu ne sembles pas avoir beaucoup d’amour pour eux. »
Cette lette m’anéantit complètement. Tout cela était vrai. Terriblement vrai.

Si j’étais incapable d’aimer, tout cela n’avait aucune valeur. Sans complaisance, je me vis à la lumière de la vérité. J’avais pris la place de Dieu, construit ma propre tour de Babel et essayé d’atteindre le ciel par mes propres forces. 

Il n’était pas question de téléphoner à mes amis de Scanie, ils n’auraient rien compris à mon tourment. Sri Aurobindo ne ménageait pas ses critiques contre la religion chrétienne, notamment contre la doctrine du péché et de la faute, qui, selon lui, était l’expression d’une mentalité étroite et limitée.

Je commençais à réaliser combien j’avais été livrée à moi-même dans mon enfance, on ne m’avait ni prêté de véritable attention ni valorisée. Je n’avais pas noué de liens affectifs forts avec ma mère, souvent absente dans ma petite enfance (…) Il ne s’agissait pas seulement de traumatisme psychologiques, mais d’une angoisse existentielle. Ma vie tout entière était ratée, ma recherche spirituelle : un fiasco, ma vie professionnelle : une illusion, ma vie amoureuse : un échec. J’étais aussi étrangère à Dieu qu’à moi-même. Tous les chemins étaient fermés.

J’étais enfermée dans mon angoisse comme dans une fosse. Condamnée à vivre dans une cellule isolée. Je tournais en rond dans mon appartement sans m’arrêter de pleurer.
Mais ce qui est faible dans ce monde, oui, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu à choisi (cf 1 Cor 1, 27). Sans m’en rendre compte, j’avais atteint le niveau à partir duquel j’allais pouvoir construire toute ma vie : mon dénuement radical et mon impuissance totale. Les exploits spirituels que j’avais rêvé de réaliser se réduisaient à cela : accepter totalement mon absolue pauvreté.

Je me sentais pleine de dégoût et de mépris pour tout ce qui était chrétien.

En fait, je ne sais pas comment cela s’est produit (…) Dennis a sûrement prié à mon intention en cet instant. Mais il fallait que je dise mon oui et je finis par le faire (…) « Oui, Jésus, je veux te suivre et t’obéir tous les jours de ma vie (…) Même si je ne fais aucune expérience spirituelle, je veux te suivre jusqu’à la mort » (…) Je me rendais. Enfin je déposais les armes. Ce fut le plus grand acte de foi de ma vie. Jésus n’attendait que cela et aussitôt il monta dans la barque de ma vie et dit au vent et à la tempête : « Silence, tais-toi ! » Et il y eut une grande paix.
Paradoxalement, au moment même où je renonçais à toute expérience mystique, je fus envahie par un véritable torrent de lumière. Par vagues successives, il me fut donné de voir tout ce que j’avais recherché dans le yoga : la lumière divine, l’amour, la vie éternelle, tout, absolument tout, nous était donné gratuitement. Tout découlait de la croix et s’épanchait comme un fleuve d’eau vive du côté transpercé du crucifié. Je fus emporté par ce fleuve (…) Cette vie divine, il la donnait à chaque homme et je pouvais dès à présent commencer à en vivre. Déjà il vivait en moi. Je n’avais pas besoin de me hisser de plus en plus haut. Jésus était descendu jusqu’à moi, il s’était abaissé à mon niveau.

Un jour, nous étions là à écouter le discours assez ennuyeux d’un officier qui nous montrait les points névralgiques de la Suède sur des cartes. Soudain, je fus traversée par un véritable fleuve d’amour. « Tu est venu à moi, murmurai-je silencieusement, toi que j’ai si longtemps attendu. » Il était là, celui qui m’avait appelée dans ce cimetière en Israël, celui que j’avais cherché sur le sommet des hautes montagnes, de l’autre côté de l’océan, dans les pays exotiques, dans les drogues, les exercices compliqués, l’ascèse minutieuse… Il était là, gratuitement, dans cette pièce austère de la Défense nationale. Il m’emplissait de sa présence.

Quand je raconte à Simone que je suis devenue croyante, elle est furieuse. Elle me dit sèchement qu’elle a toujours soupçonné qu’il y avait en moi quelque chose de chrétien. Nous n’avons plus rien à nous dire.

La foi n’est pas un sentiment mais une décision. On croit parce qu’on le veut, même quand on ne sent rien.

Et l’Eglise suédoise ? Là aussi, le silence me manquait, ainsi que cette présence qui m’attirait tant dans l’Eglise catholique. Et puis il me semblait que les célébrations y avaient un caractère plus social que religieux.

La frustration que j’avais ressentie de ne pas être « au centre des événements », là où les choses sérieuses se passent, et de ne pas fréquenter les gens importants, avait également disparu.

(…) entrer en contact avec la grande tradition intellectuelle de l’Eglise catholique, sans laquelle je n’aurais jamais pu vivre ma foi. Je commençais à comprendre que le mystère de l’Eglise dépasse sa structure visible et son organisation, elle est le corps mystique du Christ, elle emplit tout et comprend tout.

Klaus Dietz, que je rencontrais régulièrement, me conseilla de me tenir comme l’aiguille d’une balance, de rester neutre, ouverte et attentive à ce qui avait le plus de poids. C’est ce qu’on appelle la sainte indifférence et qui permet à Dieu de conduite notre vie.

Se laisser conduire, cela paraît magnifique et ça l’est réellement, c’est la clé de la vie, ce qui lui donne sens. Cela permet aux portes de s’ouvrir, aux liens de se tisser, aux destins de se croiser, à la personne attendue de se trouver là au moment voulu. Mais il y a une condition à cela : il faut être prêt à renoncer, à lâcher tout pour suivre l’appel de l’Esprit.

Le séjour à Rome fut difficile, il l’aurait sans doute était moins si je ne m’étais empressée de faire tout comme si j’étais déjà une sœur de Mère Teresa. Je me coulais tout simplement dans un moule qui ne me convenait pas. Je rencontrais uns spiritualité tout autre que celle que j’avais goûtée chez les sœurs dominicaines du sud de la France. Là-bas, j’étais entrée de tout mon être dans la liturgie ; ici, je me sentais comme une étrangère dans la chapelle des sœurs. J’avais l’impression de passer des heures à genoux, à réciter des prières sempiternelles. Les sœurs de ne le vivaient sans doute pas ainsi, mais je n’étais pas appelée à cette vie et je réagissais comme un poisson d’eau douce jeté dans la mer.
Quand une personne est appelée à une certaine forme de vie, elle reçoit aussi la force de la vivre, et avec cette force, la joie est un sentiment de plénitude.

Je compris, ou plutôt j’expérimentai, que la volonté de Dieu coïncidait avec ma volonté.

« Jamais de ma vie je n’ai senti une telle paix, lui dis-je, assise dans son bureau. Mon être tout entier, corps et âme; jusqu’aux cellules de mon corps, goûtait la paix. Je me sentais complètement unifiée intérieurement. »

« Compte sur le Seigneur (…). ll comblera les désirs de ton cœur. » (Ps 37, 3-4). Je n’avais rien entendu de pareil. Il mettait des mots sur ce que je venais de vivre : quand nous nous abandonnons au Seigneur, alors tout advient.

Poussée par mon impatience, je commets une première erreur : je donne ma démission sans rien savoir de l’avenir (…) Il serait beaucoup plus sage d’attendre le « signal » du Seigneur en restant là où je suis. Mais sans écouter personne, ni Dieu ni mon confesseur, je me projette dans l’avenir…

La souffrance et l’anéantissement n’ont jamais le dernier mot quand on marche avec Dieu.

samedi 3 décembre 2016

« La fin de l’homme rouge » de Svetlana Alexievitch (2013)

Au fond, nous sommes des guerriers. Soit nous étions en guerre, soit nous nous préparions à la faire. Nous n’avons jamais vécu autrement. C’est de là que vient notre psychologie de militaires (…) On voit apparaître dans la société une forte demande pour tout ce qui concerne l’Union soviétique. La moitié des jeunes de dix-neuf à trente ans considèrent Staline comme « un très grand homme politique ». Un nouveau culte de Staline dans un pays où Staline a exterminé au moins autant de gens que Hitler ?!!

Nous aimons bavarder dans nos cuisines, lire des livres. Notre principal métier, c’est lecteur. Spectateur. Et avec ça, nous avons le sentiment d’être des gens particuliers, exceptionnels, même si cela ne repose sur rien…

Ce n‘est pas le peuple qui a fait la perestroïka, c’est un seul homme, Gorbatchev. Gorbatchev, et un petit groupe d’intellectuels… (…) Nous aurions dû monter la garde jour et nuit sur les places. Aller jusqu’au bout, obtenir un procès de Nuremberg pour le Parti communiste. Nous sommes rentrées chez nous trop tôt. Ce sont les trafiquants et les revendeurs qui ont pris le pouvoir.

Les livres les ont déçus. Une déception totale. Aujourd’hui, il est devenu indécent de demander à quelqu’un ce qu’il est entrain de lire. Il y a trop de choses qui ont changé dans notre vie, et les livres n’en parlent pas. Les romans russes ne vous apprennent pas comment réussir dans la vie. Comment devenir riche… Oblomov reste couché sur son divan, les personnages de Tchékov n’arrêtent pas de se plaindre en buvant du thé…

« Je le jure sur Staline ! ». Si je disais ça, mes parents savaient que je ne mentais pas.

Le frère dénonçait son frère, le voisin dénonçait son voisin… (…) D’un côté, le pouvoir broyait les êtres humains, mais d’un autre côté, les gens ne se faisaient pas de cadeaux entre eux. Ils ne demandaient que ça…
Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l’une a une fille de cinq ans, l’autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c’était courant. Ils s’espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de deux mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq.

Pour nous, les livres remplaçaient la vie. C’était notre univers (…) Et le premier MacDonald’s… Les kilomètres de queue devant, les reportages à la télé… Des adultes, des gens cultivés, gardaient soigneusement les boîtes en carton et les serviettes en papier qui venaient de là-bas, et ils montraient ça fièrement à leurs invités !

Notre époque… Mon époque… C’était une grand époque ! Personne ne vivait pour soi. C’est pour ça qu’on en a gros sur le cœur…

Trois jours plus tard, c’est moi qu’on est venu chercher… Ils ont commencé par renifler le poêle pour voir si cela ne sentait pas la fumée, si je n’avais pas brûlé des papiers. Ils étaient trois. L’un d’eux se baladait en se choisissant des objets : « Vous n’avez plus besoin de ça. » Il a pris la pendule. J’étais sidéré… Je ne m’y attendais pas… Et en même temps, cela avait quelque chose d’humain, cela donnait un peu d’espoir. Cette bassesse… Cela voulait dire que ces gens éprouvaient des sentiments (…) Pendant la perquisition, j’ai passé en revue tous mes souvenirs. Tous. Je n’ai pu trouver qu’une seule chose… A la dernière réunion du Parti, quand on avait récité la litanie des félicitations au camarade Staline, toute la salle s’était levée. Il y avait eu une tempête d’ovations. « Gloire au camarade Staline, l’organisateur et l’inspirateur de nos victoires ! Gloire à Staline ! Gloire à notre Guide ! » Cela a duré un quart d’heure, une demie-heure… Tous les gens se regardaient, mais personne ne voulait être le premier à se rasseoir. Ils restaient debout. Et, je ne sais pas pourquoi, je me suis assis. Machinalement. Deux hommes en civil se sont approchés de moi : « Pourquoi êtes-vous assis, camarade ? » Je me suis levé d’un bond. Comme si on m’avait aspergé d’eau bouillante (…) Je me suis retrouvé dans une cellule avec cinquante personnes (…) Un étudiant était là pour avoir raconté une histoire drôle (…) Cet étudiant a écopé de dix ans de camp sans droit de correspondance. Il y avait aussi un chauffeur arrêté parce qu’il ressemblait à Staline (…) Vous savez ce que Gorki a dit : « Si l’ennemi ne se rend pas, on l’anéantit ! - Mais je ne suis pas un ennemi ! - Comprenez-moi bien : les seules personnes dont nous n’ayons rien à craindre, ce sont celles qui se sont repenties, qui sont détruites. » (…)
Vous savez, j’ai réfléchi à une chose : le socialisme ne résout pas le problème de la mort. De la vieillesse. Du sens métaphysique de la vie. Il n’en tient pas compte. Il n’y a que la religion qui donne des réponses… Ah, si j’avais dit une chose pareille en 1937…! (…)
Je m’attendais à être condamné, envoyé dans un camp. Je me demandais pourquoi ils faisaient traîner les choses. En fait, il n’y avait aucune logique là-dedans. Des milliers de dossiers… C’était le chaos… (…) 

Nicolaï Verkhovtsev… Membre du Parti depuis 1924… Exécuté en 1941, alors que les Allemands approchaient de la ville. Le NKVD exécutait tous les prisonniers qu’il n’avait pas eu le temps d’évacuer. Ils avaient relâché les canailles, les criminels de droit commun, mais tous les politiques devaient être liquidés en tant que traîtres. Quand les Allemands sont entrés dans la ville et qu’ils ont ouvert les portes des prisons, ils ont trouvé des montagnes de cadavres. Avant de les enterrer, ils ont fait venir les habitants pour leur montrer ce que c’était que le régime soviétique.

On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! Il faut que vous compreniez ça. On peut nous juger uniquement selon les lois de la religion. De la foi ! Vous finirez par nous envier, c’est moi qui vous le dis ! Qu’est-ce que vous avez de grand ? Rien du tout. Juste le confort. Tout pour l’estomac… pour vos douze mètres d’intestins. Vous voulez vous remplir le ventre et vous entourer de bibelots minables.

- Moi ma mère est morte pendant la guerre et mon père juste avant, de la tuberculose. J’ai travaillé dès l’âge de quinze ans. A l’usine, on nous donnait la moitié d’une miche de pain par jour, et c’était tout. Il y avait de la cellulose et de la colle dedans. Je me suis évanouie d’inanition une fois, deux fois… Alors je suis allée au bureau de recrutement : « Ne me laissez pas mourir comme ça ! Envoyez-moi sur le front. » Ils ont accepté ma demande  (…)

- Gorbatchev, c’est un agent de l’ennemi…
- Je ne comprenais pas ce qu’il disait… Il prononçait des mots bizarres que je n’avais jamais entendus avant. C’était quoi, toutes ces belles choses qu’il nous promettait ? Mais j’aimais bien l’écouter…
- Les Russes ont besoin d’un idéal qui leur glace le sang et leur donne la chair de  poule…
- On était un grand pays (…)
- On partait au combat avec un fusil pour quatre. Quand le premier se faisait tuer, le deuxième prenait son fusil, ensuite c’était le suivant… Les Allemands, eux, ils avaient des mitraillettes toutes neuves (…)
- Avant la guerre, on arrêtait les gens… Et pendant la guerre, ça a continué. Ma mère travaillait dans une fabrique de pain, il y a eu un contrôle, et on a trouvé des miettes dans ses gants. c’était considéré comme du sabotage. Elle en a pris pour dix ans (…)
- Maintenant, on est plus que des debilus soveticus.

Le frère de ma mère, oncle Félix, avait disparu comme ça. Il était musicien. On l’a embarqué pour une bêtise… Pour rien… Dans un magasin, il avait dit à haute voix à sa femme : « Ça fait vingt ans qu’on a un régime soviétique, et on ne peut toujours pas acheter des pantalons corrects ! » Aujourd’hui, on raconte que tout le monde était contre… Mais moi, je vous dis que le peuple approuvait les arrestations. Prenez ma mère… (…) Dans notre détachement de partisans, il y avait une juive, Rosa, une jolie fille, elle trimbalait des livres avec elle. Seize ans. Les commandants couchaient tous avec elle les uns après les autres. Ils rigolaient : « Elle a juste du duvet, comme les petites filles ! Ha ! Ha ! Ha ! » Quand elle s’est retrouvée enceinte, on l’a emmenée au fond des bois et on l’a abattue comme un chien… Il y avait des enfants qui naissaient, évidemment, avec tous ces gaillards qui traînaient dans les bois. Et on s’y prenait comme ça : dès qu’un bébé naissait, on le laissait dans un village. Dans une ferme. Mais qui aurait voulu d’un petit Juif ? (…) Des centaines de Juifs qui avaient fui les ghettos erraient dans les bois. Les paysans les attrapaient, ils les livraient aux Allemands pour un sac de farine, pour un kilo de sucre. Allez-y, vous pouvez écrire ça… Je n’ai rien dit pendant longtemps (…)
Si nous n’avons pas quitté Minsk à temps, c’est à cause de ma grand-mère… Elle avait vu les Allemands en 1918, et elle assurait à tout le monde que c’étaient des gens cultivés, qu’ils ne toucheraient pas aux paisibles citoyens; Ils avaient eu un officier allemand cantonné chez eux, il jouait du piano tous les soirs? Et ma mère a hésité à partir. A cause du piano… SI bien que nous avons perdu beaucoup de temps. Les Allemands sont entrés dans la ville sur des motos. Des gens en costumes brodés les ont accueillis avec du pain et du sel. Ils étaient contents. Beaucoup se disaient qu’avec les Allemands, ils allaient enfin avoir un e vie normale. Ceux qui détestaient Staline étaient nombreux, et ils ne s’en cachaient plus (…) C’est au début de la guerre que j’ai entendu pour la première fois le mot « youpin ». Des voisins sont venus cogner à notre porte en criant : « Vous êtes foutus, les youpins, on va vous faire la peau ! Vous allez payer pour le Christ ! » Moi, j’étais un petit Soviétique. J’allais à l’école, j’avais douze ans. Je ne comprenais pas de quoi ils parlaient (…)
On a commencé à enfler à cause de la faim… Des paysans avec de grands sacs rôdaient autour du ghetto. Jour et nuit. Ils attendaient le progrom. Quand on a emmené les Juifs pour les tuer, on les a laissés piller les maisons vides (…)
Ils ont commencé par jeter les enfants dans une des fosses… Et ils les ont recouverts de terre. Les parents ne pleuraient pas, ils ne suppliaient pas. Ils se taisaient. Vous demandez pourquoi ? J’ai réfléchi à ça… Quand un homme est attaqué par un loup ou par un sanglier, il ne va pas le supplier, l’implorer de lui laisser la vie… Les Allemands regardaient au fond de la fosse en rigolant, ils jetaient des bonbons dedans. Les politzei étaient complètement bourrés… Ils avaient les poches pleines de montres (…)
C’est tout ce dont je me souviens… J’ai repris connaissance parce que j’ai senti qu’on m’enfonçait quelque chose de pointu dans la jambe. J’ai poussé un cri de douleur.

On avait reçu l’ordre de brûler la maison d’un politzei, avec toute sa famille… Une famille nombreuse : une femme, trois enfants, les grands-parents. On les a encerclés pendant la nuit. On a cloué des planches sur la porte… On a arrosé la maison d’essence, et on a mis le feu. Ils hurlaient à l’intérieur, ils gémissaient. Un gamin est sorti par la fenêtre… Un des partisans voulait lui tirer dessus, mais un autre ne l’a pas laissé faire. Ils l’ont rejeté dans les flammes. J’avais quatorze ans… Je ne comprenais rien… Tout ce que je pouvais faire, c’était graver ça dans ma mémoire. Et voilà, maintenant, je vous le raconte… Je n’aime pas le mot « héros ». Il n’y a pas de héros à la guerre. Dès qu’un homme prend un fusil, il ne peut plus être quelqu’un de bien. Il n’y arrive plus.

Une nuit, on est restés pour couvrir leur retraite… on était trois… On a ouvert le ventre de trois chevaux morts, on a sorti tout ce qu’il y avait dedans, et on s’est cachés à l’intérieur. On est restés là pendant deux jours, on entendait les Allemands aller et venir. Tirer. Et puis enfin, cela a été le silence. Et on est sortis, couverts de sang, de boyaux et de merde. A moitiés fous. Il faisait nuit, la lune brillait…

Hitler traitait les Slaves de lapins…

- Les Allemands sont arrivés dans notre village au printemps. Dès le lendemain, ils étaient déjà en train de planter des fleurs et de construire des toilettes. Les vieux s’en souviennent encore, de ces parterres de fleurs…

- En Allemagne… Quand on est entrés dans les maisons, on a trouvé des armoires pleines de linge et de vêtements de bonne qualité. Des bibelots. Des montagnes de vaisselle. Alors qu’avant la guerre, on nous disait que les gens étaient malheureux dans les pays capitalistes. Nous, on regardait tout ça, on ne disait rien. Il valait mieux ne pas s’extasier sur un briquet ou un vélo allemands ! On vous collait aussitôt l’article 58 - antisoviétisme…

Dès que la vie a été un peu plus facile, les invalides sont devenus gênants. Personne ne voulait plus penser à la guerre. Les gens étaient trop occupés à vivre. Un beau jour, on les a fait disparaître de la ville. Des miliciens les attrapaient et les embarquaient dans des camions, comme des cochons… Ça jurait, ça hurlait, ça couinait…

Encore une fois, vous ne trouverez pas ça dans les livres, bien sûr… mais sous les Allemands, on vivait mieux que sous les Soviétiques. Les Allemands avaient rouvert les églises. Ils avaient dissous les kolkhozes et distribué les terres, deux hectares par personne, et un cheval pour deux fermiers. Ils avaient institué un impôt fixe : en automne, on livrait du blé, des pois, des patates, et un porc par famille. Et après ça, il nous restait quelque chose. Tout le monde était content. Tandis que sous les Soviétiques, on vivait dans la misère (…) Les Allemands avaient instauré leur ordre à eux : si on n’avait pas nourri son cheval, on avait droit au fouet, si on n’avait pas balayé devant sa porte… Je me souviens de ce que les gens disaient… « On s’était habitués aux communistes, on s’habituera aux Allemands. On apprendra à vivre à l’allemande. »

La guerre et la prison - ce sont les deux mots les plus importants de la langue russe. Les femmes russes n’ont jamais vécu avec des gens normaux. Elles leur servent de médecins, elles les soignent. Elles considèrent l’homme un peu comme un héros, et un peu comme un enfant. Elles sont là pour le sauver. Aujourd’hui encore, elles continuent à jouer ce rôle (…) 
Nous avons des milliers de militaires au chômage, des hommes qui ne connaissent que les mitrailleuses et les blindés. Qui ne sont pas adaptés à une autre vie. Chez nous, les femmes sont obligées d’être plus fortes que les hommes. Elles sillonnent le monde entier avec leurs grands sacs à carreaux. Depuis la Pologne jusqu’à la Chine. Elles achètent, elles revendent. Elles se coltinent leur maison, leurs enfants, leurs vieux parents. Leurs maris… Et le pays tout entier (…)
Sergio estime que les Russes aiment souffrir, que c’est le secret de la mentalité russe. Pour nous, la souffrance est « un combat personnel », « la voie du salut ». Alors que les Italiens, eux, ne sont pas comme ça, ils n’ont pas envie de souffrir, ils aiment cette vie qui nous a été donnée pour en tirer des joies, et non des souffrances.

Quelques jours plus tard, toute la rue a enterré Akhrik, un jeune Abkhaze que nous connaissions bien. Il avait dix-neuf ans. Il était allé retrouver sa petite amie un soir, et il avait reçu un coup de couteau dans le dos. Sa mère suivait le cercueil en pleurant et, de temps en temps, elle éclatait de rire. Elle avait perdu la raison. Un mois plus tôt, tout le monde était soviétique, et maintenant, on était abkhaze, ou géorgien, ou russe (…)
Chaque fois que maman allait chez des voisins, elle revenait affolée. « A Gagry, on a brûlé un stade entier rempli de Géorgiens ! - Maman ! - Il paraît que les Géorgiens castrent les Abkhazes. - Maman ! - Ils ont bombardé un zoo… (…)
On dirait des zombies. Ils croient qu’ils font le bien. Mais est-ce qu’on peut faire le bien avec une mitraillette et un couteau ? Ils entrent dans les maisons et s’ils ne trouvent personne, ils tirent sur les animaux, sur les meubles. Quand on sort dehors, on voit des vaches aux pis déchiquetés par les balles (…)
Un autre Géorgien, lui, s’est dressé de toute sa taille et il est allé à la rencontre de ceux qui lui tiraient dessus : « Frères abkhazes ! Je n’ai aucune envie de vous tuer, ne me tirez pas dessus ! » Ses amis l’ont abattu d’une balle dans le dos.

… Mon père a été arrêté en 1937, il travaillait dans les chemins de fer (…) Et puis ma mère aussi a été arrêtée, et moi avec, on ne pouvait pas me laisser toute seule dans l’appartement, j’avais quatre mois (…) Au camp, j’ai vécu avec ma mère jusqu’à l’âge de trois ans (…) 
Et on se faufilait dans la baraque des mamans. Elle était vide, les mamans étaient au travail. On le savait, mais on y allait quand même, et je reniflais tout. Les lits en fer, le tonneau en fer pour l’eau potable, le gobelet au bout d’une chaîne… Tout avait l’odeur des mamans (…) 
Je me souviens de l’odeur du morceau de melon pas plus grand qu’un bouton de culotte qu’elle m’avait apporté enveloppé dans un chiffon… (…)
On regardait tout le temps par terre pour trouver quelque chose à manger. On mangeait des herbes, des écorces, on léchait les cailloux. Nous avions très envie de donner quelque chose de bon au chat, mais nous n’avions rien, alors nous le nourrissions avec notre salive après le repas, et il la mangeait ! Il la mangeait… (…)
Nous avions peur de grandir, nous avions peur d’avoir cinq ans. A cinq ans, on nous emmenait à l’orphelinat, et nous comprenions que c’était très loin. Très loin des mamans…(…) On nous a fait monter dans un camion et on nous a emmenés. Les mamans couraient derrière, elles s’agrippaient aux ridelles, elles criaient, elles pleuraient. Je me souviens que les mamans pleuraient tout le temps, et les enfants rarement. On ne faisait jamais de caprices ni de bêtises. On ne riait pas. C’est seulement à l’orphelinat que j’ai appris à pleurer. Là-bas, on nous battait beaucoup. On nous disait : « Vous, on peut vous taper dessus et même vous tuer, parce que vos mamans sont des ennemies ! » (…) Des gens de ce genre. Des mots terrifiants. Cela me faisait même peur de les retenir (…)
On avait tous la gale et de gros furoncles rouges sur le ventre, mais Lilia avait aussi des cloques sous les bras, elles étaient pleines de pus et elles crevaient. Je me souviens que les enfants se dénonçaient les uns les autres, on les encourageait. Lilia était celle qui rapportait le plus… Le climat du Kazakhstan est rude, l’hiver il fait moins quarante, et l’été plus quarante (…)
Vous croyez que cela intéresse quelqu’un aujourd’hui ? Qui, hein ? Dites-moi qui ? Ça fait longtemps que cela n’intéresse plus personne, tout le monde s’en fiche. Notre pays n’existe plus et il n’existera plus jamais, mais nous, on est toujours là… Vieux, repoussants… Avec nos horribles souvenirs et nos yeux de bêtes traquées…(…)
Le jour de la mort de Staline… On avait mis tout l’orphelinat en rangs et on avait descendu le drapeau rouge. Nous sommes restés au garde-à-vous tout le temps qu’ont duré les funérailles, pendant six ou huit heures… Certains se sont évanouis. Je pleurais… Je savais comment vivre sans maman. Mais sans Staline ?…

Avant… avant, j’étais fière de mon fils… Il était pilote dans l’armée, il a fait la guerre d’Afghanistan. Maintenant, il est vendeur sur un marché… Un commandant avec deux décorations ! Il fait du commerce. Autrefois, on appelait ça de la spéculation, et maintenant, c’est du business. Il vend de la vodka et des cigarettes en Pologne, et il rapporte des fringues. De la camelote ! Ou alors il vend de l’ambre en Italie, et il revient avec de la quincaillerie : des cuvettes de cabinet, des robinets, des ventouses. Pfff ! Quand je pense qu’il n’y a jamais eu de commerçant dans la famille ! On les méprisait ! Je suis peut-être un débris d’Homo sovieticus, mais c’est mieux que ces trafics minables…

On se retirait d’Afghanistan. J’étais resté en vie, et je pensais que nous qui avions combattu là-bas, nous étions des héros. Quand nous sommes rentrés chez nous, nous n’avions plus de Patrie. A la place, c’était un nouveau pays qui n’avait rien à faire de nous. L’armée a été démantelée, on s’est mis à insulter les militaires, à les traiter d’assassins. Nous n’étions plus des défenseurs, nous étions devenus des assassins (…) Dans notre régiment, les avions ne volaient pas : il n’y avait plus de carburant. Les équipages restaient à terre, à taper le carton et à se bourrer la gueule. Avec un traitement d’officier, on pouvait acheter dix miches de pain. Un de mes amis s’est tiré une balle. Puis un autre… Les hommes quittaient l’armée, c’était la débandade. Ils avaient tous une famille à nourrir.

Et nos enfants ? Ils rêvent tous de faire des études pour travailler dans la finance. Si vous les interrogez sur Staline, c’est le vide total. Ils n’en ont qu’une vague idée… (…) Jamais il ne nous comprendra, ma mère et moi, parce qu’il n’a pas vécu un seul jour en Union soviétique. Mon fils… Ma mère… Moi… Nous vivons dans des pays différents, même s’ils s’appellent tous les Russie. Nous sommes liés les uns aux autres par les lien aberrants. Monstrueux. tous, nous nous sentons trahis.

Quand Iéjov était à la tête du NKVD, dans les années 1930, il a été envoyé dans des mines près de Vorkouta. Dix ans sans droit de correspondance. Sa femme était persécutée par ses collègues et elle s’est jetée du quatrième étage. Leur fils à grandi chez sa grand-mère. Mais oncle Vania est revenu… Sans dents, avec une main desséchée et un foie hypertrophié. Il a recommencé à travailler dans son usine, au même poste, il était dans la même pièce, au même bureau… Et celui qui l’avait dénonce était assis en face de lui. Tout le monde le savait, et oncle Vania le savait aussi… Ils allaient aux réunions et aux manifestations comme avant. Ils lisaient la Pravda, ils approuvaient la politique du Parti et du gouvernement. Les jours de fête, ils buvaient de la vodka assis à la même table.

Dans les années 1990, il y avait encore des bourreaux qui étaient toujours vivants… (…) D’anciens détenus n’avaient plus peur, ils osaient parler. Ils racontaient que dans les camps, on attachait les détenus nus à des arbres et qu’en vingt-quatre heures, ils étaient dévorés par les mouches au point qu’il n’en restait plus que des squelettes. En hiver, les « crevards » qui n’avaient pas rempli la norme quotidienne étaient arrosés d’eau. Et des dizaines de statues de glace restaient là, devant le portail du camp, jusqu’au printemps. Personne n’a été jugé ! Personne ! Les bourreaux ont terminé leur vie en honorables retraités…

Et chacun d’eux se disait : ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi qui ai suspendu des hommes au plafond, qui ai fait gicler leur cervelle, ce n’est pas moi qui ai planté des crayons bien taillés dans des mamelons de femme. Ce n’est pas moi, c’est le système. Même Staline l’a dit : « Ce n’est pas moi qui décide, c’est le Parti. » Il disait à son fils : « Tu crois que Staline, c’est moi ? Non ! Staline, c’est lui ! » Et il montrait son portrait au mur. Pas lui, son portrait (…) Ah, c’était d’une logique géniale ! Des victimes, des bourreaux, et à la fin, les bourreaux deviennent aussi des victimes (…) La roue tourne, et il n’y a pas de coupables. Non ! Tous veulent qu’on les plaigne. Ils sont tous des victimes au bout du compte? Tous !…

Ce matin-là, notre concierge, qui venait de la région de Tver (ma femme et moi, nous l’avions souvent aidée, nous lui avions fait cadeau de tous nos meubles quand nous avions fait des travaux dans notre appartement), eh bien, ce matin-là, quand elle m’a vu avec un badge d’Eltsine, au lieu de me dire bonjour, elle m’a déclaré avec une joie mauvaise : « Ça va bientôt être votre fête, à vous les bourgeois ! » Et elle s’est détournée. Je ne m’y attendais pas. D’où lui venait une telle haine envers moi ?

Ils n’ont qu’une seule question à la bouche : « Papa, pourquoi tu ne t’es pas enrichi dans les années 1990, quand c’était facile ? » Ils disent qu’il n’y a que les abrutis et les empotés qui n’ont pas fait fortune. Les vieux schnocks débiles… Les impuissants des cuisines… Ils passaient leurs temps dans les meetings. Ils reniflaient l’air de la liberté, alors que les gens intelligents, eux, se partageaient le pétrole et le gaz…

Le capitalisme ne va pas s’implanter chez nous. « L’esprit du capitalisme » nous est foncièrement étranger. Il ne s’est pas propagé au-delà de Moscou. Ce n’est pas le bon climat. Ni les hommes qu’il faut. Le Russe n’est pas rationnel ni mercantile, il peut vous donner sa dernière chemise mais parfois, il vous vole. Il est spontané, c’est un contemplatif plutôt qu’un actif, il est capable de se contenter de peu. Amasser, ce n’est pas son idéal, ça l’ennuie (…) Et puis, les Russes ne veulent pas simplement vivre, ils veulent avoir un but. Ils veulent prendre part à quelque chose de grandiose.

Sur les portes du camp des Solovki, il y avait le slogan bolchevique : « Nous mènerons d’une main de fer l’humanité vers le bonheur ».

Sur les passeports intérieurs soviétiques (c’est-à-dire les cartes d’identité), la « nationalité », ou plutôt l’ethnie, était précisée : arménien, russe, juif, azerbaïdjanais, etc. Cette mention a disparu des passeports en 2000 en dépit de certaines protestations, entre autres de l’Eglise orthodoxe. Il est juste écrit désormais : « citoyen de Russie ».

(…) il y avait des femmes couvertes de diplômes qui travaillaient comme vendeuses, laveuse de vaisselle. Qui faisaient des ménages dans des bureaux. Tout était devenu différent… Je ne reconnaissais plus les gens dans la rue, on aurait dit qu’ils s’étaient tous déguisés en gris. Il n’y avait aucune couleur (…) « Tout ça, c’est de la faute de ton Eltsine et de ton Gaïdar »… disait grand-mère en pleurant quand elle était vivante (…) En toute une vie, grand-mère avait économisé cinq mille roubles, ils étaient sur un livret d’épargne, cela devait lui suffire pour le restant de sa vie, comme elle disait, « pour les mauvais jours » et pour son enterrement. Et maintenant, c’était le prix d’une billet de tram… D’une boîte d’allumettes… Tout le monde a perdu tout son argent du jour au lendemain. Les gens ses sont fait dépouiller (…) 
A l’époque, on trouvait normal d’offrir comme cadeau d’anniversaire un morceau de savon, du dentifrice (…) 
Dans les années 1990… les bandits se baladaient dans les rues sans prendre la peine de cacher leur pistolet. Tous ceux qui le pouvaient faisaient blinder leur porte. Dans notre immeuble, des gens avaient fait irruption chez un commerçant avec une grenade… Il tenait un kiosque (…) où il vendait de tout : de la nourriture, des produits de beauté, des vêtements, de la vodka. Ils ont exigé de lui des dollars. Sa femme n’a pas voulu se laisser faire, eh bien, ils lui ont appliqué un fer à repasser brûlant sur le ventre, et elle était enceinte… Personne ne s’adressait à la police, tout le monde savait que ces bandits avait beaucoup d’argent et pouvaient acheter n’importe qui.

Le fils d’Olia était étudiant, il passait ses journées en bibliothèque et, la nuit, il déchargeait des wagons à la gare. Il n’y avait rien à manger. Juste un sac de pommes de terre dans la cuisine, c’était tout. Une fois les pommes de terre terminées, on avait une miche de pain par jour. On buvait du thé à longueur de journée. Et c’était tout, rien d’autre. Un kilo de viande coûtait trois cent vingt roubles, et Olia recevait un salaire de cent roubles, elle était institutrice dans une école primaire (…) Un vieux robinet s’est cassé dans la cuisine, et nous avons fait venir des plombiers. Figurez-vous que c’était des scientifiques, des chercheurs… Ce qu’on a pu rire !

A un arrêt d’autobus, il y avait une grosse bonne femme couverte de jouets comme un arbre de Noël. On se serait cru dans un dessin animé ! Il pleuvait à verse à Moscou (…) Bien sûr, le destin, c’est la chance, il faut tirer une bonne carte, mais moi, j’ai du flair, et je sais ce que je veux. Le monde ne vous donne rien comme ça, gratis… Tiens, vas-y, sers-toi ! Il faut le vouloir très fort. Et je le voulais (…) Il y avait des cartes de rationnement, on avait droit, par mois, et par personne, à deux kilos de semoule, un kilo de viande, et deux cents grammes de beurre. C’étaient des queues à n’en plus finir, avec un numéro inscrit sur la paume… Je déteste le mot « Soviet ». Mes parents ne sont pas des « Soviets », ce sont des romantiques ! De vrais bébés dans la vie normale. Je ne les comprends pas, mais je les aime (…) 
La première publicité à la télévision, c’était pour du thé turc. Avant, tout état gris, et maintenant il y avait des couleurs vives, des enseignes criardes… On avait envie de tout ! On pouvait tout avoir ! Être ce qu’on voulait : trader, tueur à gages, homosexuel… Ah, les années 1990 ! C’est une époque bénie pour moi, inoubliable… L’époque des théoriciens parachutés dans la politique, des bandits et des aventuriers ! (…) On apprenait davantage et plus vite dans la rue et dans les soirées branchées (…) Je ne rêvais pas de me faire sauter dans des portes cochères ou dans des bains publics, pour qu’on me paie ensuite à dîner (…) Ceux qui me plaisaient, c’était les hommes plus âgés, ceux qui avaient réussi, qui avaient déjà une situation. Avec eux, c’était intéressant, drôle et instructif. Mais moi… (Elle rit.) Cela m’a collé à la peau pendant longtemps, cette étiquette de jeune file de bonne famille venant d’une maison pleine de livres où le plus important, c’est la bibliothèque. Les hommes qui me remarquaient étaient des écrivains, des artistes. Des génies méconnus. Mais je n’avais aucune intention de consacrer ma vie à un génie qui serait reconnu après sa mort et apprécié par nos descendants. Sans parler de ces conversations dont j’avais déjà soupé à la maison, sur le communisme, le sens de la vie, le bonheur des autres… Sur Soljénitsyne et Sakharov… Non, ce n’étaient pas mes idoles, c’étaient celles de ma mère (…) Au lieu des poèmes en samizdat, des bagues en diamant et des vêtements de grands couturiers (…)
Moi, ceux que j’ai rencontrés avaient une logique de fer et une poigne de fer. Une façon de penser systématique. Ils avaient tous appris l’anglais et fait des études de management. Les académiciens et les docteurs quittaient le pays… Les physiciens et les hommes de lettres aussi… alors que ces nouveau héros, eux, n’avaient aucune envie de partir, cela leur plaisait de vivre en Russie. Leur heure avait sonné. C’était la chance de leur vie. Ils voulaient faire fortune, ils voulaient tout. Absolument tout (…)
Aujourd’hui, il est rare qu’on se pâme d’amour. On consacre toutes ses forces à foncer. A sa carrière. Chez nous, les filles bavardent dans les fumoirs, et s’il y en a une qui éprouve de véritables sentiments, on la plaint : pauvre imbécile ! Elle est foutue. (Elle rit.) (…)
Il m’appelait le soir pour me dire : « On prend l’avion pour Paris demain matin ! » Ou bien : « On part aux Canaries. J’ai trois jours devant moi. » Des voyages en première classe, des chambres dans des hôtels luxueux avec, sous les pieds, un sol en verre et des poissons qui nagent… Un requin vivant ! (…)
Cette fois-là, j’étais allée dans un village de mineurs - une histoire terrible, mais bien typique de cette époque : à l’occasion d’une fête, on avait récompensé les mineurs de choc en leur distribuant des magnétophones, et une nuit, une famille entière s’était fait égorger. On avait volé uniquement le magnétophone. Un Panasonic en plastique. Une boîte ! A Moscou, il y avait des voitures de luxe et des supermarchés, mais au-delà du périphérique, un magnétophone était une petite merveille. Les « capitalistes » locaux, ceux dont rêvait mon rédacteur, se baladaient dans les rues entourés de toute une suite d’artilleurs. Ils allaient aux toilettes avec leur garde du corps (…) Toujours ces fameuses années 1990 (…)
Les agences touristiques de Moscou proposent des distractions spéciales à ce genre de clients. par exemple, deux journées en prison (…) On les emmène dans un fourgon de police grillagé jusqu’à la centrale de Vladimir, l’une des prisons les plus terribles. Là, on leur donne une tenue de prisonnier, on les fait entrer dans une cour avec des chiens, et on les frappe avec des matraques en caoutchouc. De vraies matraques. On les enferme tous ensemble, serrés comme des sardines, dans une cellule crasseuse et puante, avec juste un seau pour les toilettes. Et ils sont heureux ! Ils éprouvent des sensations nouvelles ! Pour trois à cinq mille dollars, on peut aussi jouer les SDF (…) On peut organiser des chasses à l’homme la nuit. On donne mille dollars à un malheureux SDF - tiens, c’est pour toi ! Il n’a jamais vu autant d’argent de sa vie. Son boulot, c’est de « faire la proie ». S’il en réchappe, tant mieux pour lui, et s’il se fait descendre, tant pis ! C’est honnête comme marché, non ?

Les jeunes vivent dans un monde bien plus dure que ne l’était le monde soviétique… (…) Je ne vais pas dans les magasins chers, je me sens mal à l’aise : il y a des vigiles, ils me regardent avec mépris parce que je m’habille sur les marchés, dans les friperies chinoises. Je prends le métro, j’ai terriblement peur, mais je le prends. Les riches, eux, ne se déplacent pas en métro. le métro, c’est pour les pauvres, pas pour tout le monde. Nous avons de nouveau des princes et des boyards, et un peuple corvéable à merci (…) Le théâtre aussi, c’est un luxe, alors qu’avant, je ne ratais pas une seule première. Ça fait mal…

Avant c’était Staline qui assassinait, et maintenant ce sont les bandits. c’est ça, la liberté ? Moi, j’ai les cheveux noirs et les yeux noirs… Je suis russe, orthodoxe. Un jour, j’ai pris le métro avec une amie. On s’est fait arrêter par la milice, et ils m’ont emmenées à l’écart. « Enlevez votre manteau. Montrez-nous vos papiers. » Mon amie, ils ne l’ont même pas regardée, elle est blonde.

Que ce soit en prison ou à l’armée, la loi est la même : pas de quartier. Premier commandement : ne jamais aider les faibles. Les cogner. Les faibles sont immédiatement mis au rebut… Deuxième commandement : on n’a pas d’amis, c’est chacun pour soi. (…) Mais la règle est la même pour tout le monde : ou tu te fais écraser, ou tu écrases les autres. C’est simple comme bonjour. Pourquoi est-ce que j’avais lu tous ces bouquins ? Je croyais Tchékhov (…)
L’abécédaire de la recrue - Armée : l’armée est une prison où on purge une peine d’après la Constitution (…) La nuit… Il y en a quatre qui vous tiennent, et deux qui cognent. Ils ont is au point une technique qui permet de tabasser sans laisser des bleus. Sans laisser de traces. Avec une serviette mouillée, par exemple… Ou avec des cuillères… une fois, j’ai reçu une telle raclée que j’ai été incapable de parler pendant deux jours. A l’hôpital, on soigne tout avec du mercurochrome. Quand ils en ont marre de cogner, ils vous « rasent » avec une serviette sèche ou avec un briquet, et quand ils en ont assez, ils vous vous font bouffer des matières fécales, des ordures. « Avec les mains ! Prends ça avec les mains ! » Les fumiers ! Ils peuvent vous obliger à courir ou à danser tout nu dans la caserne… Un bleu n’a aucun droit… Et papa qui répétait : « L’armée soviétique est la meilleure du monde » (…)
La quille. On était vingt, on nous a entassés dans un camion et on nous a débarqués à la gare. « Bon eh bien salut, les gars ! Bonne chance dans le civil ! » On est restés plantés là. Au bout d’une demie-heure, une heure, on n’avait toujours pas bougé. On regardait autour de nous. On attendait les ordres (…)
On nous entraînait à tuer sur des animaux, on nous amenait spécialement des chats et des chiens errants pour qu’ensuite, à la vue du sang humain, on n’ait pas la main qui tremble. Une vrai boucherie !

Les Russes ne se préparent pas au bonheur. (Une pause.) Tous les gens normaux emmènent leurs enfants à l’étranger.

Dans les années 1990 (…) Mon mari et moi, nous sommes ingénieurs, chez nous, la moitié de la population a fait des études d’ingénieur. On n’a pas pris des gants avec nous : on nous a flanqués aux ordures. Pourtant c’est nous qui avons fait la perestroïka, nous qui avons enterré le communisme. Et personne n’a plus besoin de nous (…) 
Toute la ville était couverte d’affiches « Je vends… », « J’achète… », « J’achète un kilo de nourriture… » Pas de la viande ou du fromage, juste de la nourriture, n’importe laquelle (…)
Pour finir, une bande de gangsters l’a emporté sur toutes les autres. Le peuple ne va pas tarder à marcher avec des haches sur Roubliovka, le quartier des milliardaires…
- Ce n’est pas à Roubliovka qu’ils vont s’attaquer, c’est aux boîtes en carton dans lesquelles dorment les travailleurs immigrés sur les marchés. Ce sont les Tadjiks et les Moldaves qu’ils vont égorger…

Une de mes amies connaissait un Américain qui montait une affaire en Russie (…) Il a été ruiné de façon banale. Toute bête. Pour lui, la parole comptait beaucoup : quand quelqu’un lui disait quelque chose, il lui faisait confiance. Il a perdu énormément d’argent, et il a décidé de rentrer chez lui.

« Un homme sans patrie est un rossignol sans son jardin » (…) Aujourd’hui encore, pour moi, c’est un mystère, la façon dont ce mécanisme fonctionne : personne n’a un kopeck, mais si quelqu’un meurt, on rassemble immédiatement la somme voulue, on donne tout ce qu’on a pour qu’il soit enterré chez lui, qu’il repose dans sa terre natale. Qu’il ne reste pas en terre étrangère. Les gens donnent leur dernier billet de cent roubles. Si on dit qu’on a besoin de rentrer chez soi ou qu’on a un enfant malade, personne ne vous donne rien, mais dès qu’il s’agit de la mort - tenez, prenez !

Deux jeunes Tadjiks, sur un chantier, ont été emmenés en urgence à l’hôpital. Ils ont passé toute la nuit dans une salle d’attente glacée, personne ne s’est occupé d’eux. Les médecins ne cachaient pas leurs sentiments : « Qu’est-ce que vous êtes venus foutre chez nous, espèces de culs-noirs ? »
… En pleine nuit, des gars des forces spéciales ont fait sortir d’un sous-sol quinze balayeurs tadjiks, ils les ont flanqués par terre, sur la neige, et ils les ont roués de coups. Ils leur marchaient dessus avec leurs bottes cloutées. Un garçon de quinze ans en est mort…

A l’école, tous les petits garçons rêvent d’aller travailler en Russie… Ils empruntent à tout le village pour payer le billet (…) « On n’éteint pas le feu avec du feu, uniquement avec des sages paroles », disait ma grand-mère (…) Nous arrivons au résultat souhaité à partir de rien - nos nerfs, notre intuition, l’art oriental de la flatterie, la pitié russe, des mots tout simples comme « mon cher ami », « Je savais que tu étais un homme digne de ce nom et que tu viendrais en aide à une femme ». Je dis à tous ces sadiques galonnés : « Je vous fais confiance, les gars. Je sais que vous êtes des êtres humains. » J’ai discuté longuement avec un commandant de la police. Ce n’était pas un imbécile ni un soudard, il avait l’air d’un homme cultivé (…) « Je vais être franc avec vous… Nous faisons exprès de créer des conditions épouvantables pour que vous partiez le plus vite possible. Il y a deux millions de travailleurs immigrés à Moscou, la ville ne peut pas absorber une telle quantité de gens qui lui tombent brusquement dessus. Vous être trop nombreux. » (…)

Les lois ne sont pas appliquées, à la place, tout est régi par le fric et la force brutale.

Le peuple russe n’est pas bon du tout ! C’est une profonde erreur. De la compassion et du sentimentalisme, oui, mais aucune bonté.

Si je me baladais dans la ville avec une pancarte : « J’aime les Tadkjiks », je me ferais casser la gueule immédiatement !

Mon père m’a prévenue : « Si je te vois avec un bougnoule, je vous tue tous les deux. » Ce que fait mon père ? Il est musicien… Il a terminé le Conservatoire…

Pourquoi on les déteste ? A cause de leurs yeux foncés, de la forme de leur nez… On les déteste juste comme ça. Chez nous, tout le monde déteste obligatoirement quelqu’un : ses voisins, les flics, les oligarques, ces connards d’Amerloques… N’importe qui ! Il y a beaucoup de haine dans l’air. On n’a pas intérêt à effleurer quelqu’un…

1992… A-u lieu de la liberté que nous attendions tous, c’est la guerre civile qui a commencé (…) Il y avait des pancartes sur les maisons : « Les Russes, foutez le camp du Tadjikistan ! », « Rentrez chez vous à Moscou, les communistes ! » (…) Des foules d’hommes armés de barres de fer et de pierres se promenaient dans les rues de la ville… Des gens tout à fait calmes et paisibles s’étaient transformés en assassins.

J’ai vu un petit garçon russe se faire tuer dans la cour. Personne n’est sorti, tout le monde avait fermé ses fenêtres. Je me suis précipitée dehors en robe de chambre : « Mais laissez-le ! Vous l’avez déjà tué ! » Il était allongé, il ne bougeait plus… Ils sont partis. Mais ils sont revenus tout de suite et ils ont continué à lui taper dessus. Des garçons tout jeunes, comme lui… Des gamins.

je n’aime pas ces désenchantés qui râlent dans leurs cuisines. je ne fais pas partie de ces gens-là. La révolte populaire à laquelle j’ai assisté m’a terrorisée pour le restant de ma vie. La liberté, je sais ce que cela donne entre des mains inexpérimentées. Les bavardages se terminent toujours dans le sang.

Les sous-sols de Moscou sont répartis ente les Tadjiks et les Ouzbeks (…) Dix-sept à vingt personnes par pièce.

Mon père a fait ses études à Moscou. Maintenant, il regrette l’URSS, il pleure jour et nuit. Son rêve, c’était que je fasse mes études à Moscou, moi aussi. Mais ici, tout le monde me tape dessus, les policiers, les patrons… Je vis dans une cave, comme un chat.

Dans nos villages, les gens n’ont pas vu de sucre depuis des années…

J’ai travaillé tout l’été chez un type très riche, dans les environs de Moscou, et à la fin, je n’ai pas été payé. « Fous le camp !  Je t’ai nourri ! »

Après la chute de l’URSS, les gens ont aussitôt commencé à se tirer dessus… Les seuls qui vivaient bien, c’était ceux qui avaient une mitraillette. Tous les jours, quand j’allais à l’école, je voyais deux ou trois cadavres. Maman n’a plus voulu que j’y aille.

Dis-moi, ma sœur, comment ça se fait que les gens aient appris aussi vite à s’entretuer ? Ils avaient tous lus Omar Khayam à l’école. Et Pouchkine.

Quand j’étais petite, la seule chose qu’il y avait dans le frigo, c’était de la vodka. Chez nous, à la campagne, les gens commencent à picoler à douze ans. La bonne vodka, ça coûte cher, alors ils boivent du tord-boyaux, de l’eau de Cologne, du liquide pour laver les vitres, de l’acétone. Ils fabriquent de l’alcool avec du cirage, avec de la colle.

Pour la fête des paras, ils se réunissent entre potes, tous en maillot de corps, comme lui, et ils boivent comme des trous. Ils dégueulent dans mes toilettes. Ils ont quelque chose de détraqué dans le cerveau… Ils se sentent supérieurs : nous on a fait la guerre ! On est des vrais mecs ! Leur premier toast : « Le monde entier, c’est de la merde, tous les gens sont des enfoirés, et le soleil est un enculé de lampadaire ! »  Et c’est comme ça jusqu’au matin. « Aux morts ! », « Aux vivants ! », «  A nos médailles ! », « Qu’ils crèvent tous ! » (…) 
Ils seraient prêts à aller en Tchétchénie immédiatement si on le leur demandait (…) Le mien aussi voulait y aller, mais ils prennent pas les ivrognes (…) 
Les capitalistes… Vous savez, ces nouveaux Russes… ils les engagent, ils les paient pour qu’ils les aident à se faire rembourser leurs dettes. Ils ont la gâchette facile, ils ont pitié de personne (…) 

Les gens simples comme nous, ils vont dans les magasins comme on va au musée, juste pour regarder. Et à la radio, on n’arrête pas de nous répéter, comme pour faire enrager les gens : « Il faut aimer les riches ! C’est eux qui vont vous sauver ! Ils vont créer des emplois ! » On nous montre ce qu’ils font pendant leurs vacances, ce qu’ils mangent… Leurs maisons avec piscine… Ils ont un jardinier, un cuisinier… Comme les propriétaires terriens dans le temps, sous les tsars (…)
Les gens se tournent de nouveau vers les communistes… Quand ils étaient là, personne ne possédait des milliards, chacun avait un petit quelque chose, et il y en avait assez pour tous. Les gens se sentaient des êtres humains. Et j’étais comme tout le monde.

La « perestroïka » (…) On s’est mis à piller sous nos yeux les kolkhozes, les usines… Ensuite, ils ont été rachetés pour rien. Nous avons passé toute notre vie à construire, et tout a été fourgué pour quelques kopecks. On a distribué aux gens des bons de privatisation… On les a bernés. J’en ai encore dans mon placard, de ces bons.

Notre mère Russie est trop « immense » et trop « fertile » pour qu’on puisse y mettre de l’ordre. C’était en 1994. Elstine était déjà au pouvoir…

Quand on écoute les gens, dans les campagnes, la moitié des hommes ont déjà fait de la prison ou sont en train d’en faire (…) Il y a des femmes qui épousent des récidivistes, et même des assassins (…) Mais les hommes ont du flair pour ce genre de filles. Le plus souvent, ce sont des femmes qui n’ont pas eu de chance, qui ne se sont pas réalisées. Des femmes seules. Et là, tout à coup, on a besoin d’elles, elles ont quelqu’un à qui se consacrer.

Des espaces incommensurables et avec ça, une psychologie d’esclaves…

Moscou est russe, capitaliste… Mais la Russie, elle, est restée ce qu’elle était - soviétique (…) La majorité, tout ce qu’elle veut, c’est de quoi manger et un chef.

Avant, je vivais dans un monde bienveillant. ce monde n’existe plus, et il n’existera jamais plus. J’ai passé un mois entier dans une cellule (…) J’avais tout le temps une soif épouvantable (…) On sentait tous mauvais… On ne pouvait pas se laver (…) Nous étions dix-sept dans une cellule pour cinq, dans trente-deux mètres carrés (…)
La première fois qu’on m’a interrogée, j’ai ri au nez du juge d’instruction, jusqu’au moment où il m’a dit : « Je vais te baiser par tous les trois, petits conne ! Et te boucler dans une cellule avec des droits communs… »

Trente mille… Ceux qui nous ont regardés défiler étaient bien plus nombreux. Ils étaient à leurs balcons, ils nous klaxonnaient, nous encourageaient : « Allez-y, les gars ! » Les gens qui restent assis devant leur télévision avec une canette de bière sont toujours bien plus nombreux. Et voilà, c’est tout… Tant que nous, les intellectuels romantiques, nous sommes les seuls dans la rue, ce n’est pas une révolution…

A l’école, on nous disait : « Lisez Bounine, Tolstoï, ces livres nous sauvent. » A qui peut-on demander : « Pourquoi rien de tout cela ne se transmet, alors qu’une poignée de porte dans l’anus et un sac en plastique sur la tête, ça, ça se transmet ? »