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mardi 23 août 2016

« Les essais » de Montaigne (1580-1592)

L’âme qui n’a point de but établi se perd : car, comme on dit, c’est n’être nulle part que d’être partout…

Nous savons dire : « Cicéron dit ainsi ; voilà les préceptes moraux de Platon ; ce sont les mots mêmes d’Aristote. » Mais nous, que disons-nous, nous-mêmes ? Que jugeons-nous ? Que faisons-nous ? Un perroquet en dirait bien autant. Cette façon de faire me fait souvenir de ce riche Romain qui avait eu le souci de se procurer, à grands frais, des hommes habiles en tout genre de science, qu’il gardait continuellement autour de lui afin que, quand il lui arriverait, au milieu de ses amis, d’avoir quelque occasion de parler d’une chose ou d’une autre, ils le suppléassent et fussent tout prêts à lui fournir qui un exposé, qui un vers d’Homère, chacun selon son gibier ; et il pensait que ce savoir était sien parce qu’il était dans la tête de ses gens ; ainsi font aussi ceux dont la compétence loge dans leurs somptueuses bibliothèques (…) Que nous sert d’avoir le ventre plein de nourriture si elle ne se digère pas ? si elle ne se transforme pas en nous ? si elle ne nous rend pas plus grands et plus forts ? (…) Quand bien même nous pourrions être savants avec le savoir d’autrui, nous ne pouvons du moins être sages que par notre propre sagesse.

Si grâce aux études notre âme ne va pas d’une allure plus réglée, si nous n’avons pas le jugement plus sain, j’aimerais autant que mon étudiant eût passé le temps à jouer au jeu de paume : au moins son corps en serait plus agile.

Quand les Goths ravagèrent la Grèce, ce qui sauva toutes les bibliothèques d’être passées au feu, ce fut l’un d’entre eux qui répandit cette idée qu’il fallait laisser ce bien meuble intact aux ennemis parce qu’il était propre à les détourner de l’exercice militaire et à les amuser à des occupations sédentaires et oisives.

(…) le nom de la vertu présuppose de la difficulté et de l’opposition…

(…) il est plus beau, par une haute et divine fermeté, d’empêcher la naissance des tentations, et de s’être formé à la vertu de manière que les semences mêmes des vices en soient déracinées que d’empêcher de vive force leur progrès et que, si on est s’est laissé surprendre par les premiers accès des passions, de s’armer et de se raidir pour arrêter leurs course et les vaincre…

(…) celui qui veut user de châtiments ne doit en avoir ni faim ni soif. 
Et puis les châtiments qui sont infligés avec pondération et discernement sont bien mieux acceptés, et avec plus de profit, parce celui qui les supporte.

Je ne vois jamais un auteur, spécialement parmi ceux qui traitent de la vertu et des devoirs, sans que je ne recherche avec soin quel homme il a été.

On incorpore la colère en la cachant (…) Je conseille que l’on donne plutôt un soufflet à son valet un peu à contretemps que de mettre sa propre humeur à la gêne pour montrer le sage comportement dont je parlais, et j’aimerais mieux faire voir mes passions que de les couver à mes dépens : elles s’alanguissent en se mettant à l’air et en s’exprimant…

(…) ils économisent leur colère et ne la répandent pas à tort à travers, car cela en contrarie l’effet et le poids : la criaillerie inconsidérée et courante devient une habitude et fait que chacun la méprise…

lundi 22 août 2016

« L’identité malheureuse » d’Alain Finkielkraut (2013)

C’est lorsque, dans toujours plus d’établissements, l’enseignement consiste non à transmettre son savoir mais à savoir « tenir sa classe » (comme il est dit très officiellement) que le vivre-ensemble entre dans la langue. La fréquence du mot traduit le désarroi d’une société qui voit la disparition de la chose.

Laïque est l’Etat qui nous permet, dans le respect des règles de droit, de conduire notre existence comme nous l’entendons, comme ça nous chante, à la lumière de nos propres choix de conscience. D’où le fait que, dans nos sociétés, le vivre-ensemble soit le contraire d’un vivre ensemble. Ce n’est pas un vivre à l’unisson mais un vivre à distance, chacun selon ses convictions, ses envies, ses habitudes, libre des autres et en paix avec eux.

Quand tout est mis en commun, ces simples mots : « Cela ne vous regarde pas ! » sonnent comme une trahison : les rideaux sont arrachés, il n’y a de vie que publique, le règne de Big Brother peut commencer.

« (…) l’instituteur (…) est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et de tous les hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. » (Charles Péguy)

La transmission des savoirs à tout à perdre de la confusion du cognitif et de l’affectif (…)
« La force du maître, quand il blâme, c’est qu’à l’instant d’après, il n’y pensera plus. Et l’enfant le sait très bien. » (Alain, « Propos sur l’éducation »). Pourquoi le sait-il très bien ? Parce que ce n’est pas l’enfant du maître ni un de ses « gamins », comme disent aujourd’hui les spécialistes de l’éducation, mais son élève.

Tandis que, sauf dans les dernières enclaves de l’élitisme républicain, les professeurs sont invités à faire preuve de toujours moins de sévérité, c’est-à-dire d’exigence intellectuelle, et de toujours plus de sollicitude, c’est-à-dire dans la langue de Pascal, de charité, en supprimant les notes ou en préférant la « note encourageante » à la « note vraie »…

(…) il s’agit par le moyen du voile, d’occulter « les signes maléfiques de séduction et de sédition » dont, selon la version la plus active et la plus combative de l’Islam, le corps féminin est porteur. En excluant le voile des lieux dévolus à la transmission, la France a clairement signifié qu’elle ne pouvait s’accommoder ni de cette occultation ni de ce réquisitoire, quand bien même certaines de celles qui en font les frais les approuveraient et les reprendraient avec enthousiasme à leur compte : le fait de valider sa propre diabolisation ne rend pas celle-ci plus acceptable.

Rifa’a al-Tahtâwî, l’un des quarante-quatre membres de la première mission scolaire dépêchée en France par le pacha d’Egypte pour un séjour de cinq ans, entre 1826 et 1831. A Paris, il découvre, stupéfait, une étrange civilisation où tout marche à l’envers puisque les hommes « se mettent sous le commandement des femmes, qu’elles soient jolies ou non. » La précision est capitale : la galanterie ne suit pas la nature, elle y contrevient en choisissant d’inclure même les laides, mêmes les disgracieuses dans l’hommage au « beau sexe ». Tahtâwî, habitué à considérer les femmes comme du « mobilier » (…) Conclusion générale de Tahtâwî : « Plus un homme d’adresse aux femmes avec amabilité et fait leur éloge, plus on apprécie son savoir-vivre ».

Les nobles portaient l’habit, la veste et la culotte. Celle-ci (…) descendait jusqu’au dessous du genou où elle était tenus par une jarretière à boucle ou par un ruban noué. Avec la Révolution, le peuple sort de l’ombre et il ne se change pas pour entrer sur la scène de l’histoire : il apparaît comme il est, son pantalon devient même l’insigne de l’égalité des citoyens et de l’honorabilité du travail. Pour la première fois, la classe inférieure est érigée en modèle (…) Vaincu politiquement, le sans-culottisme triomphe vestimentairement (…) les hommes ne portent plus de rubans et de plumes à leurs chapeaux. Ils entrent dans l’ère démocratique en sacrifiant l’esthétique : à eux l’utilité et la commodité ; à elles, la tâche d’être belles.

On a même du mal à imaginer (…) qu’en 1976 le Premier ministre Jacques Chirac ait pu être scandalisé de voir l’une de ses ministres, Alice Saunier-Seïté, arborer un pantalon au point de lui faire dire qu’elle dégradait sa fonction et l’image de la France.

Ce qui rend dur et brutal, c’est la mauvaise réputation de la douceur, c’est un définition de la virilité qui implique le dédain et même le dégoût de celles qui « veulent bien », c’est, pour tout dire, la vigilance sans faille que la misogynie collective exerce sur le comportement de chaque individu.

On dit que le voile protège la pudeur, alors qu’il réduit pornographiquement les relations entre les sexes au désir, et le désir lui-même à une pulsion bête et violente. En cachant la chevelure que nul homme, hormis l’époux, ne  saurait voir, ce bout de tissu signifie aux femmes que leur présence est obscène, que tout en elles et sur elles renvoie à leur anatomie et qu’elles constituent, de ce fait, un trouble potentiel à l’ordre public. Le contraire du panérotisme galant : un pansexualisme oppressant.

« Les esprits éclairés, qui ont cru bon de rompre le cours des choses n’ont aucun respect pour la sagesse des autres, mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. Il leur suffit d’un seul motif pour détruire un ordre des choses ancien, son ancienneté même. » (Réflexions sur la Révolution de France, Edmund Burke). Il se font gloire, ces esprits éclairés, de secouer les vieux préjugés alors que ceux-ci sont « la banque générale et le capital constitué des nations et des siècles, et qu’il vaudrait bien mieux employer sa sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment », mais ils négligent, dans leur combat pour les Lumières, les lumières de la coutume. Ils croient libérer leur intellect d’un tas de vieilleries alors qu’ils se privent d’un trésor d’intelligence. 

L’homme (…) est issu d’une source qui le précède et le transcende (…) il naît avec une dette qu’il est tenu d’honorer (…) Si l’on veut rester humain, on doit faire preuve d’humilité, et je jamais perdre de vue qu’il n’y a pas que soi en soi

Conçue comme l’antithèse de l’Europe qui a enfanté la catastrophe, elle doit veiller à remplacer l’intériorité par les procédures. Car qui dit « intérieur », dit aussitôt « extérieur ». Qui dit « nous », dit « eux ». Qui cultive la chaleur du dedans institue par là même un dehors inquiétant et hostile.

Ne plus construire un collectif sur la destitution et la persécution d’un autre : telle est donc la grande promesse de l’Europe posthitlérienne. Aussi quand il s’agit d’illustrer les billets de la monnaie unique, le choix se porte-t-il (…) sur des images de synthèse représentant des ponts. (…) L’Europe n’est pas un lieu, mais un lien, un passage, une passerelle et qui loin d’incarner une civilisation particulière, elle s’élève au-dessus de tous les particularismes.

(…) le philosophe français Jean-Marc Ferry en définissant l’identité européenne comme la « disposition à s’ouvrir à d’autres identités ». tout le contraire d’une identité close repliée sur son héritage mais aussi d’une identité conquérante imbue de ses vertus civilisatrices. Pas plus donc un modèle à propager qu’un fonds spirituel ou qu’un patrimoine à protéger (…) Pour se racheter une conduite (…) il lui faut abdiquer toute image de soi, et passer « de l’universalisme à l’hospitalité ».

Il ne s’agit plus pour elle de convertir qui que ce soit (…) mais de reconnaître l’autre à travers la reconnaissance des torts qu’elle a commis à son endroit.

Aux pensées et aux passions xénophobes, Badiou, comme Vattimo, oppose (…) la haine de la maison natale, et la volonté de se défaire de tout le mobilier qu’elle a accumulé au cours des siècles (…) En 2011, un agenda a été distribué dans les établissements scolaires de l’Union européenne : toutes les fêtes religieuses y figuraient, à la remarquable exception des fêtes chrétiennes.

« Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. » (de Gaulle)

Neutraliser l’identité domestique, cette chimère assassine, au profit des identités diasporiques et minoritaires…

(…) la nouvelle norme sociale de la diversité dessine une France où l’origine n’a droit de cité qu’à la condition d’être exotique et où une seule identité est frappé d’irréalité : l’identité nationale.

La société se doit désormais d’être inclusive.

Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant, quel qu’il soit, la faculté d’incarner le pays d’accueil. Et en 2012, le Collectif contre l’islamophobie a lancé une grande campagne de sensibilisation, sous ce slogan sans équivoque : « La nation, c’est nous. »

Un autre rapport, plus récent, celui déjà cité du Haut Conseil à l’intégration : « (…) depuis plusieurs années, dans un nombre croissant d’établissements, les cours d’histoire sont le lieu de contestations, ou d’affrontements et de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune… »

(…) l’Europe a justifié sa domination sur le reste du monde par les prouesses techniques dont elle pouvait se targuer. En montrant de quelle cécité ce sentiment de supériorité témoigne, Lévi-Strauss lui rabat le caquet (…) Roger Caillois a objecté à l’ethnologue que l’enquête ethnologique était l’apanage de la civilisation occidentale et la preuve « incontestable » de sa supériorité (…) Aucune n’avait su comme la nôtre sortir ainsi d’elle-même. Cette objection (sérieuse) n’a pas été retenue (…) Vingt ans plus tard, Claude Lévi-Strauss prononce, dans la même enceinte, une autre conférence, Race et culture, et là, devant les délégués majoritaires et médusés des pays du tiers-monde, il fait scandale (…) : « Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. »

Nous ne produisons du neuf qu’à partir de ce que nous avons reçu. Oublier ou excommunier notre passé, ce n’est pas nous ouvrir à la dimension de l’avenir : c’est nous soumettre, sans résistance, à la force des choses.

L’abandon de la grande ambition des Lumières, qui était de donner au monde entier notre visage, ne doit pas conduire à l’effacement de ce visage. Et pour bien se faire comprendre, Levi-Strauss prêche par l’exemple. Dans De près et de loin, un livre d’entretiens avec Didier Eribon, publié en 1998, il affirme que si une communauté ethnique « s’accommode du bruit ou même s’y complaît », il ne la vouera pas aux gémonies, il ne prononcera pas son exclusion du genre humain et il se gardera bien évidemment d’incriminer son patrimoine génétique. Toutefois, ajoute-t-il, « je préfèrerai ne pas vivre trop près, et n’apprécierai pas que, sous ce méchant prétexte, on cherche à me culpabiliser. »

La bonne conscience nous est interdite mais il y a des limites à la mauvaise conscience. Notre héritage qui ne fait certes pas de nous des êtres supérieurs mérite d’être préservé et entretenu.

Pour ne pas reconduire les horreurs du passé et pour relever le défi contemporain du vivre-ensemble, on voudrait aujourd’hui effacer la proposition identitaire. Levi-Strauss nous enseigne, à l’inverse, qu’elle doit être maintenue fermement et transmise sans honte.

Mais savons-nous et pouvons-nous encore transmettre ? Y a-t-il encore une place pour les œuvres et les actions des morts dans le monde fluide, volatil et volubile des vivants ?

Ainsi on coupe le contact avec ses contemporains quand on ouvre un livre ; on entre en communication avec eux quand on allume son ordinateur.

(…) les libres enfants du numérique (…) sont plongés par le continuum de l’information dans l’oubli de l’œuvre et quand ils ferment la porte de leur chambre, ce n’est pas pour se mettre à l’écart, c’est pour se brancher et pour « chatter » à loisir. Ils remplacent le plaisir du texte par la frénésie du texto et, des SMS aux pages Facebook, la lecture s’absorbe dans le babil sans fin de la sociabilité virtuelle.

L’acte de lire reste essentiel dans la société numérique. Mais il s’est scindé du livre. Le livre a perdu la bataille de la lecture.

Aux parents et aux professeurs de calquer leurs pratiques sur les façons d’être, de regarder, de s’informer et de communiquer de la ville dont les princes sont les enfants.

(…) un ethnocentrisme du présent non moins borné, non moins exclusif que l’ancien esprit de clocher.

La majorité des enseignants obéissent aux consignes : choisir une problématique proche des élèves. Ils disposent d’ailleurs, à cette fin, d’ouvrages avec des cours tout faits sur les situations qui ont ont en commun de n’être pas dépaysantes  : « le divorce des parents, « la vie difficile dans la cité, confrontée au racisme », par exemple. Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui-même.

(…) pour la première fois dans l’histoire, les trois conditions de possibilité de l’entretien avec les morts - le silence, la solitude, la lenteur - sont attaquées en même temps. L’identité nationale est ainsi broyées, comme tout ce qui dure, dans l’instantanéité et l’interactivité des nouveaux médias. Il n’est donc pas besoin de philosophes ou d’historiens pour la déconstruire. La technique suffit à la tâche (…) 

En 1925 (…) le grand romaniste allemand Ernst Robert observe encore que « la littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d’elle-même et de sa civilisation » et qu’« aucune autre nation ne lui accorde une place comparable. »

« Les républiques favorisent davantage le développement des sciences et les monarchies civilisées celui des arts polis » écrit Hume. Dans les républiques (et pour Hume, l’Angleterre, régime parlementaire, est une république), on recherche ce qui est utile et s’applique à la vie commune ; dans les monarchies civilisées (dont la France est alors le modèle), on cultive le loisir, on pratique l’art de la conversation, et il ne s’agit pas pour celui qui veut gagner les bonnes grâces des grands d’être utile, mais de se rendre agréable « par son esprit, sa complaisance et sa civilité. »

Quelles qu’aient été les raisons - pose ou inclination véritable -, la bourgeoisie tenait la culture en haute estime. Les nouvelles élites, surbookées et hyperconnectées, se sont, quant à elles délestées de l’héritage des siècles. Bourgeoises, elles ne le sont que par leur goût du confort. Le reste est passé à la trappe.

(…) la beauté régit la langue et le style n’est pas un enjolivement gratuit, mais, comme le soutenait Proust, une qualité de la vision. Cette foi s’estompe (…) Désormais, les nouveaux Grevisse ne forment pas un tribunal mais une chambre d’enregistrement. Ils n’indiquent plus la marche à suivre ; se gardant bien de faire la police, ils accompagnent, tout sourires, l’évolution de la langue. Au lieu, comme autrefois, de soumettre l’expression orale aux règles du bien écrire, ils entreprennent de l’arracher à l’emprise mortifère des puristes : la pratique majoritaire désormais constitue la norme.

Mais comme le souligne admirablement Péguy dans Les Suppliants parallèles« il y a un abîme pour une culture (…) entre figurer à son rang linéaire dans la mémoire et dans l’enseignement de quelques savants et dans quelques catalogues de bibliothèque, et s’incorporer au contraire, par des études secondaires, par des humanités, dans tout le corps pensant et vivant, dans tout le corps sentant de tout un un peuple, (…) dans tout le corps des artistes, des poètes, des philosophes, des écrivains, des savants, des hommes d’action, de tous les hommes de goût, (…) de tous ces comme en un mot qui formaient un peuple cultivé, dans le peuple, dans le peuple au sens large. » Ce peuple n’existe plus.

Le fonctionnalisme règne donc et il conduit à l’uniformité. Une fois le verbe réduit à un véhicule, à un moyen d’information et de communication, tout le monde en vient à emprunter le plus confortable.

Soit, en effet, la vérité, résulte d’une mise à l’épreuve ; soit elle est déjà là, cachée, refoulée et ne demande qu’à sortir. Dans le premier cas, l’homme véridique est celui qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour ressembler à l’image qu’il a décidé de donner de lui-même : il s’accomplit par le défi qu’il se lance. Dans le second, l’homme vrai est celui qui dénonce sans trembler les tabous, les faux-semblants, les protocoles : il se réalise en se désinhibant. C’est ce second modèle que notre temps a choisi. Là où il y avait ascèse, on ne voit désormais que travestissement et trucage.

Hobbes a écrit le Léviathan dans une Europe ravagée par les guerres civiles. Il a vu à l’œuvre, en deçà des schismes religieux ou des antagonismes idéologiques, trois causes principales de conflit : la compétition, la défiance, la gloire. « La première, écrit Hobbes, pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité et la troisième pour la réputation. »

Dans les temps démocratique, toutes les autorités deviennent suspectes, sauf l’autorité de l’opinion (…) Affranchi de la tradition et de la transcendance, l’homme démocratique pense comme tout le monde en croyant penser par lui-même.

L’homme étant par nature, à leurs yeux, un animal politique, les Grecs n’avaient nul besoin, pour penser la société, de l’idée de contrat social. Mais, sous le nom d’aidos, ils plaçaient la restriction de l’estime de soi-même au fondement de ce que nous appelons aujourd’hui le vivre-ensemble. L’aidos, c’est la réserve, la modestie, la pudeur qui naissent, en nous, de l’intériorisation du regard des autres.

Ces œuvres en imposent. Nos maîtres, nos pères, nos devanciers en font l’éloge et nous leur faisons confiance. Qu’est-ce qu’un classique, en effet ? C’est un livre dont l’aura est antérieure à la lecture. Nous n’avons pas peur qu’il ne nous déçoive mais que nous ne le décevions en n’étant pas à la hauteur. Nous admirons avant de comprendre et, si nous comprenons, c’est parce que l’admiration a tenu bon et forcé tous les obstacles.

(…) avec l’abolition de la censure, ce n’est pas la créativité de chacun qui triomphe, c’est l’impudeur de tous : « Monsieur, j’ai envie de faire caca »…

Personne, à l’école, ne se lève, plus personne ne s’incline devant rien. Dans le même temps qu’elle promeut le respect, la démocratie proscrit la transcendance, et l’institution obtempère.

Ces nouveaux parents ne relaient plus à la maison le point de vue de l’école, ils tendent à devenir les délégués syndicaux résolus et râleurs de leurs progéniture. Ils défendent le bien-être de celle-ci contre les exigences des maîtres et leur principale fédération milite d’autant plus activement pour la suppression des notes, des devoirs et des redoublements au collège qu’elle vit à l’heure démocratique où tous les individus, enfants compris, sont rois.

Quand je mets les formes, je respecte un usage, bien sûr, je joue un rôle, sans doute (…) Mais surtout, comme l’a bien montré Hume, je fais savoir à l’autre ou aux autres qu’ils comptent pour moi. Je les salue, je m’incline devant eux, je prends acte de leur existence en atténuant la mienne. L’enfant abandonné à son égocentrisme natal et aux nouvelles technologies fait l’inverse : il frappe d’inexistence la personne qu’il a en face de lui.

L’ancien régime familial exigeait d’eux que leur enfant fût bien élevé. Ils lui enseignaient donc, écrit très justement Marcel Gauchet, « à se regarder comme un parmi d’autres.» Le nouveau régime veut qu’il soit épanoui.

Comme si enfin - je cite ici Leo Strauss - « l’éducation libérale qui consiste en un commerce permanent avec les grands esprits » n’était pas un « un entraînement à la modestie la plus haute, pour ne pas dire à l’humilité. »

mardi 12 juillet 2016

« Propos sur le bonheur », d’Alain (1923)

Gymnastique
… ce n’est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c’est plutôt l’action qui nous délivre.

L’Ennui
… le grand Jean-Jacques a écrit : « L’homme qui médite est un animal dépravé. »
[…] Une bataille est sans doute une des circonstances où l’on pense le moins à la mort. 

Travaux
Le plus grand plaisir humain est sans doute dans un travail difficile et libre fait en coopération comme les jeux le font assez voir. 

Œuvres
Une broderie à ses premiers points ne plaît guère ; mais à mesure qu’elle avance elle agit sur notre désir avec une puissance accélérée ; c’est pourquoi la foi est la première vertu, et l’espérance n’est que la seconde ; car il faut commencer sans aucune espérance, et l’espérance vient de l’accroissement et progrès. Les projets réels ne poussent que sur l’œuvre. Je ne crois point du tout que Michel-Ange se soit mis à peindre parce qu’il avait toutes ces figures dans la tête.  

Regarde au loin
Au mélancolique je n’ai qu’une chose à dire : « Regarde au loin ». Presque toujours le mélancolique est un homme qui lit trop.
(…) savoir c’est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ; aucune chose n’a sa raison en elle, et ainsi le mouvement juste nous éloigne de nous-mêmes ; cela n’est pas moins sain pour l’esprit que pour les yeux. 

La Danse des Poignards
« Nous n’avons, disent-ils [les stoïciens], que le présent à supporter. Ni le passé, ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et que l’autre n’existe pas encore ». 
[…] Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre, il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions […] Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois. 

L’Art de bien se porter
… cette peur d’être malade qui aggrave tout. S’il y eut, comme on dit, des solitaires qui attendaient la mort comme une grâce de Dieu, je ne m’étonne pas qu’ils soient morts centenaires.
(…) la raideur, qui vient de la peur, fait tomber le cavalier. Il y a un genre d’insouciance qui est une grande et puissante ruse. 

Que le bonheur est généreux
… l’espérance non aidée est toujours triste.
(…) ce que nous pouvons faire de mieux pour ceux qui nous aiment, c’est encore d’être heureux. 

L’Art d’être heureux
Chacun cherche à vivre, et non à mourir ; et cherche ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. 
(…) Le principe est celui-ci : si tu ne parles pas de tes peines, j’entends de tes petites peines, tu n’y penseras pas longtemps. 

Du Devoir d’être heureux
(…) il est impossible que l’on soit heureux si l’on ne veut pas l’être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.
(…) On dit bien qu’il n’y a d’aimé que celui qui est heureux…

Il faut jurer
Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté.

(…) il faut jurer d’être heureux […] toute pensée triste doit être réputée trompeuse. Il le faut parce que nous faisons du malheur naturellement dès que nous ne faisons rien. 

mardi 5 juillet 2016

« Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste » de Farid Abdelkrim (2015)

… je ne réclamais pas grand chose. Juste de la cohérence.

… ce qui anime généralement les jeunes au moment précis où ils veulent devenir pratiquant, c’est assurément une quête de structuration (…) La prière quotidienne… Un cadre… Pour rythmer mon quotidien…

Je suis pourtant allé à bonne école. Celle du monde associatif islamique où l’on apprend à faire comme si. A faire semblant. Celle où s’enseigne, avec une rare sophistication, l’hypocrisie. Une hypocrisie qui, au fil des ans, a fini par s’implanter dans le métabolisme de notre militance. Une hypocrisie institutionnalisée (…) Entre nous, la règle de base et de mise consistait à ne surtout pas débattre. Jamais. Surtout si le débat devait déboucher sur l’expression de la divergence. Flagrante et non moins indispensable cependant, elle était systématiquement apparentée à la fameuse sédition fitnah.

L’illusion qu’islamiser ses choix fait de vous un meilleur musulman. Qu’être différent d’eux, des autres, c’est être dans le vrai et qu’il est capital de ne surtout pas leur resembler.

(…) le fondateur et guide des Frères Musulmans : Hassan Al-Banna. Une sorte de Tony Montana nouvelle tendance. Relooké. Le scénario, un tantinet réadapté, conservait l’idée d’un slogan, toujours le même : « The world is yours ».

L’absence d’esprit critique est l’écueil le plus malsain auquel se heurtent fréquemment les aspirants à la dévotion religieuse. Ma fascination inconditionnelle, sans faille, et conjuguée pour le mafieux et l’islamiste en est une parfaite illustration. Je ne cherchais pas à comprendre parce que j’avais juste besoin d’être fasciné.

La langue arabe… Redoutable instrument de domination au sein de la confrérie. Par ceux qui la maîtrisaient (…) Le développement en langue française, même solidement construit, s’il dérangeait les détenteurs de l’autorité, ou s’il les contredisait, ne pouvait faire le poids face à la sacralité d’une parole émise en arabe.

lundi 4 juillet 2016

"Le Mépris, de Godard" de Michel Marie (1990)

Pour le réalisateur, l’univers du cinéma classique, « qui substitue un monde qui s’accorde à nos désirs » est lui-même assimilé à l’univers mythifié de la civilisation grecque, « d’une civilisation qui s’est développée en accord avec la nature » ; comme l’indique Lang. Tout dans « Le Mépris » sera marqué par la perte du monde d’Homère, du seul monde réel, fondé sur « une réalité telle qu’elle se présente objectivement » (Lang).

Retour aux sources vives de la Méditerranée : tel est le sens du voyage à Capri qui évoque évidemment le pèlerinage du couple anglais au bord de la rupture dans « Voyage en Italie », autre source fondatrice du Mépris […] Les rushes vus par les personnages, arbitrairement accompagnés d’une ample musique lyrique, citent très directement les admirables plans des statues du musée de Naples que la touriste anglaise, incarnée par Ingrid Bergman, découvre littéralement bouleversée, dans le film de Rossellini. 

Mais dans « Voyage en Italie », le miracle chrétien peut encore avoir lieu, lors de la découverte des corps du couple enlacé dans les cendres de Pompéi, alors que la tragédie du « Mépris » nous décrit un monde que Dieu a abandonné. 

Bardot, par sa façon d’être et de parler, a poussé Godard à accentuer l’aspect énigmatique du personnage de Camille. Son comportement aux antipodes de celui de Paul, a amplifié le statut tragique du récit, l’a plus radicalement détourné de son origine romanesque en le « dépsychologisant ».
Le film de Godard est une tragédie, au sens plein et classique du terme. Camille ne peut dire pourquoi elle se met à mépriser l’homme qu’elle aimait, car cela ne dépend pas de son vouloir psychologique, de sa conscience humaine. C’est un fait du Destin. 

« Ulysse s’aperçoit alors, mais trop tard, que par sa trop grande prudence, il a perdu l’amour de Pénélope ». (Alberto Moravia, « Le Mépris ») 

… l’importance de la pose chez Camille, du geste arrêté que la caméra fige un instant. Camille est plus qu’un personnage, c’est un modèle mythique.
[…] Camille appartient à l’ordre de la nature […] non profanée par la culture. 
Le jeu d’acteur de Piccoli, par sa façon de parler en saccades désordonnées, s’oppose à merveille à celui de Brigitte Bardot, dont nous avons souligné la constance et la monotonie du débit verbal. Le dialogue de Paul multiplie les questions, les structures interrogatives inachevées. Le désarroi du personnage qui ne comprend plus les réactions de son épouse est exprimé avec subtilité, par la maladresse calculée de Piccoli changeant à tout moment de rythme de parole et de geste. Paul ne sait jamais quelle vitesse adopter ; il arrive avec la nonchalance de Camille puis tout à coup, démarre en trombe, se met à courir… 

A la fin du film, l’infâme producteur sacrifié grâce à la bienveillance de la protectrice d’Ulysse et à la présence miraculeuse d’un camion-citerne, l’auteur dramatique peut retourner à sa vocation initiale et aller écrire ses pièces de théâtre, ou bien sa confession romanesque. 

Godard ne peut concevoir la création cinématographique que comme un rapport de forces, un combat titanesque et mortel entre créateurs et hommes d’argent : « Silence, on tourne ! Silenzio ! » Et la caméra contemple la Méditerranée odysséenne qui n’a jamais été aussi bleue et aussi pure, comme au commencement du monde. 

« Chacun des personnages parle d’ailleurs sa propre langue, ce qui contribue à donner […] la sensation sentimentale de gens perdus dans un pays étranger » (Godard) 

Au blanc s’oppose le rouge. Cette couleur est celle du titre […] mais marque surtout ici le personnage de Camille qui se drape d’une grande serviette rouge, s’opposant ainsi au blanc de Paul. 
C’est, bien sûr, le rouge du mépris, celui de la colère et de la provocation […] le canapé qui doit remplacer le lit conjugal […] la rangée de livres où est caché le revolver […] La chanteuse du Silver Ciné méprisée sans nuance par les personnages, est également habillée d’un chandail rouge. 

"Il n’est pas jusqu’à sa beauté nue qui n’apparaisse aussi avec une splendeur renouvelée parce que Godard l’a respectée, n’a pas joué ni triché avec elle, en visant des alibis et des artifices de révélation-dissimulation habituels ; il l’a imposée et exaltée. 
D’ordinaire, que ce soit en noir et blanc ou en couleurs, la mer est toujours trop bien photographiée avec trop d’art et d’intensité expressionniste. Ici, elle est elle-même, comme B.B. pure et simple, et ça suffit. » (René Gilson)

"Le Mépris n’est pas un film psychologique, c’est une tragédie. Cela veut dire : 1/ Que le destin est en jeu. Et le destin ici, c’est le cinéma. 2/ Que les personnages n’évoluent pas. Ils se débattent contre ce destin, ils s’enfoncent dans leur malentendu. Comme on dit familièrement, « ils se fabriquent leur petit cinéma ». C’est-à-dire qu’ils jouent. Palance joue au producteur, au demi-dieu, Piccoli imite Dean Martin etc… ; seul Lang est lui-même, et c’est pourquoi il juge ces personnages. Il est du côté des dieux.
[…] ces personnages […] se fuient, se perdent dans le cinéma, à cause du cinéma. 

… une œuvre qui suscite une réflexion aussi grave sur le paganisme moderne et sur ce monde du cinéma qui tient lieu de mythologie à tant de nos contemporains. Le paganisme et cette mythologie, « Le Mépris » les dénonce ; il met à jour la tromperie de cet amour sans âme et la solitude intérieure de ces faux demi-dieux." (Jean Collet, 1964) 

samedi 25 juin 2016

« Le rire » d’Henri Bergson (1901)

Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain.

…l’insensibilité qui accompagne d’ordinaire le rire. 

Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion […] 
Essayez […] de vous intéresser à tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait, agissez, en imagination, avec ceux qui agissent, sentez avec ceux qui sentent, donnez enfin à votre sympathie son plus large épanouissement : comme sous un coup de baguette magique vous verrez les objets les plus légers prendre du poids, et une coloration sévère passer sur toutes choses.

Le comique exige […] quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure.

Automatisme, raideur, pli contracté et gardé, voilà par où une physionomie nous fait rire. 

Si donc on voulait définir le comique en le rapprochant de son contraire, il faudrait l’opposer à la grâce plus encore qu’à la beauté. Il est plutôt raideur que laideur.

Imiter quelqu’un, c’est dégager la part d’automatisme qu’il a laissée s’introduire dans sa personne. 

Dès que le souci du corps intervient, une infiltration comique est à craindre. C’est pourquoi le héros de tragédie ne boivent pas, ne mangent pas, ne se chauffent pas. Même, autant que possible, ils ne s’assoient pas. S’asseoir au milieu d’une tirade serait se rappeler qu’on a un corps. 

Tout le sérieux de la vie lui vient de notre liberté. Les sentiments que nous avons mûris, les passions que nous avons couvées, les actions, que nous avons délibérées, arrêtées, exécutées, enfin ce qui vient de nous et ce qui est bien nôtre, voilà ce qui donne à la vie son allure quelquefois dramatique et généralement grave. Que faudrait-il pour transformer tout cela en comédie ? Il faudrait se figurer que la liberté apparente recouvre un jeu de ficelles… 

Le comique est ce côté de la personne par lequel elle ressemble à une chose, cet aspect des événements humains qui imite par sa raideur d’un genre tout particulier, le mécanisme pur et simple, l’automatisme, enfin le mouvement sans la vie. Il exprime donc une imperfection individuelle ou collective qui appelle la correction immédiate. Le rire est cette correction même. Le rire est un certain geste social qui souligne et réprime une certaine distraction spéciale des hommes et des événements. 

… dans le théâtre de Molière, ce sont les dispositions des personnages, et non pas celles du public, qui font que la répétition paraît naturelle. Chacun de ces personnages représente une certaine force appliquée dans une certaine direction […] la même situation se reproduit. La comédie de situation, ainsi entendue, confine donc à la comédie de caractère. Elle mérite d’être appelée classique, s’il est vrai que l’art classique soit celui qui ne prétend pas tirer de l’effet plus qu’il n’a mis dans la cause.

… la création poétique exige un certain oubli de soi (…) l’homme d’esprit (…) transparaît plus ou moins derrière ce qu’il dit et ce qu’il fait. Il ne s’y absorbe pas, parce qu’il n’y met que son intelligence.
Tout poète pourra donc se révéler homme d’esprit quand il lui plaira. Il n’aura rien besoin d’acquérir pour cela ; il aurait plutôt à perdre quelque chose. Il lui suffirait de laisser ses idées converser entre elles « pour rien, pour le plaisir ». Il n’aurait qu’à desserrer le double lien qui maintient ses idées en contact avec ses sentiments et son âme en contact avec la vie.

De là le caractère équivoque du comique. Il n’appartient ni tout à fait à l’art, ni tout à fait à la vie. D’un côté les personnages de la vie réelle ne nous feraient pas rire si nous n’étions capable d’assister à leurs démarches comme à un spectacle que nous regardons du haut de notre loge […] Mais, d’autre part, même au théâtre, le plaisir de rire n’est pas un plaisir pur, je veux dire un plaisir exclusivement esthétique […] Il y entre l’intention inavouée d’humilier, et par là, il est vrai, de corriger tout au moins extérieurement. C’est pourquoi la comédie est bien plus près de la vie réelle que le drame. Plus un drame a de grandeur, plus profonde est l’élaboration à laquelle le poète a dû soumettre la réalité pour en dégager le tragique à l’état pur. Au contraire, c’est dans ses formes inférieures seulement, c‘est dans le vaudeville et la force, que la comédie tranche sur le réel : plus elle s’élève, plus elle tend à se confondre avec la vie, et il y  a des scènes de la vie réelle qui sont si voisines de la haute comédie que le théâtre pourrait se les approprier sans y changer un mot. 

Un vice souple serait moins facile à ridiculiser qu’une vertu inflexible. C’est la raideur qui est suspecte à la société. 

Dans l’action, c’est la personne toute entière qui donne ; dans le geste, une partie isolée de la personne s’exprime. A l’insu ou tout au moins à l’écart de la personnalité totale […] Donc, dès que notre attention se portera sur le geste et non pas sur l’acte, nous serons dans la comédie. 

Toute distraction est comique.

Inattention à soi et par conséquent à autrui, voilà ce que nous retrouvons toujours.

… la comédie […], le seul de tous les arts qui vise au général… 

… la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre c’est n’accepter des objets que l’impression utile

Pour ceux même d’entre nous qu’elle a faits artistes, c’est accidentellement, et d’un seul côté, qu’elle a soulevé le voile. C’est dans une direction seulement qu’elle a oublié d’attacher la perception au besoin. 

D’autres se replieront plutôt sur eux-mêmes. Sous les mille actions naissantes qui dessinent au-dehors un sentiment, derrière le mot banal et social qui exprime et recouvre un état d’âme individuel, c’est le sentiment, c’est l’état d’âme qu’ils iront chercher simple et pur. 

… le réalisme est dans l’œuvre quand l’idéalisme est dans l’âme…

… l’arrière-pensée inconsciente de corriger et d’instruire […] la comédie est mitoyenne entre l’art et la vie. Elle n’est pas désintéressée comme l’art pur […] elle tourne le dos à l’art, qui est une rupture avec la société et un retour à la simple nature. 

La modestie vraie ne peut être qu’une méditation sur la vanité […] c’est une vertu acquise. 

On y verrait le rire accomplir […] une de ses fonctions principales qui est de rappeler à la pleine conscience d’eux-mêmes les amours-propres distraits…

… le remède spécifique de la vanité est le rire, et […] le défaut essentiellement risible est la vanité. 

Le bon sens est l’effort d’un esprit qui s’adapte et se réadapte sans cesse, changeant d’idée quand il change d’objet. C’est une mobilité de l’intelligence qui se règle exactement sur la mobilité des choses. C’est la continuité mouvante de notre attention à la vie. 

Rester en contact avec les choses et avec les hommes, ne voir que ce qui est et ne penser que ce qui se tient, cela exige un effort ininterrompu de tension intellectuelle. Le bon sens est cet effort même. C’est du travail. Mais se détacher des choses et pourtant apercevoir encore des images, rompre avec la logique et pourtant assembler encore des idées, voilà qui est simplement du jeu ou, si l’on aime mieux, de la paresse. 

Distraction de la volonté, je l’accorde, autant et plus que de l’intelligence. 

… le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption, nous démêlerions d’ailleurs bien vite un peu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant… 

vendredi 24 juin 2016

« La prédominance du crétin » de Carlo Fruttero & Franco Lucentini (1988)

A y prêter attention, on voit que la terminologie relative au tourisme est, pour une bonne part, militaire : avant-gardes, colonnes, armées, vagues successives, prises d’assaut, rassemblements… 

L’Homme qui agit dans ces pages publicitaires qualifiées (et peut être dans la vie) ne sait qu’en faire, du livre. Son attention est tournée vers des images bien plus engageantes, son esprit occupé par des intérêts bien différents, ses yeux d’acier, tandis qu’il boit, voyage, fume, joue au golf et au tennis, regarde irrésistiblement plus loin, au-delà des siècles et des millénaires, vers les horizons vastes, non contaminés, de Néanderthal. 

Immergés comme nous le sommes jusqu’au cou dans une « actualité » qui n’est elle-même que vieillerie ressassée, médiocrité infiniment répétitive, nous croyons pouvoir nous en sortir en restant le plus possible « à jour », le plus possible « au courant », en marchant le plus possible du même pas que les nouveautés présumées des derniers mois, semaine, jour, heure, minute.  

On est alors reconnaissant à ces nobles animaux en voie (va savoir ?) d’extinction que sont les artistes solitaires qui, de leurs orbites autour de la Terre, s’obstinent encore à nous envoyer des signaux immuables est raréfiés. Tout passe. La vie de chacun n’est qu’une énigme mineure, qu’un bref et douloureux pastis. Tout ce que nous faisons n’est qu’un pathétique expédient pour tenir éloigner le vide, le non-sens, la vanité ultime des choses. 

mardi 21 juin 2016

« La confusion des sentiments » de Stefan Zweig (1927)


Elle resta penchée sur moi affectueusement ; il me semblait que ses paroles et le contact apaisant de ses mains endormant ma douleur venaient d’une profondeur ouatée.