Nombre total de pages vues

samedi 26 novembre 2016

« Fidel Castro - Biographie à deux voix » d’Ignacio Ramonet (2006)

Le jour même - le 8 janvier 1959 - où Fidel Castro, alors âgé de trente-deux ans (…) entrait victorieux à La Havane, en France, le général de Gaulle prenait ses fonctions de premier président de la Vè République… Fidel Castro a tenu tête a pas moins de dix présidents américains…

En dépit d’un tel acharnement américain et des quelques six cents tentatives d’assassinats fomentées contre lui, Fidel Castro n’a jamais riposté par la violence. Pas un seul acte violent n’a été enregistré aux Etats-Unis depuis quarante-huit ans qui ait été commandité par La Havane.

Aucun démocrate ne saurait accepter, pour quelque raison que ce soit, l’existence de prisonniers d’opinion non violents, et le maintien de la peine capitale. Les rapports critiques d’Amnesty International ne signalent cependant à Cuba aucun cas de torture physique, de « disparition », d’assassinat de journaliste, de meurtre politique ou de manifestation réprimée avec violence par la force publique.

(…) l’adhésion des Cubains, dans leur majorité, à la révolution, est une réalité politique. C’est une adhésion fondée sur un patriotisme qui, contrairement à ce qui s’est passé dans les pays communistes d’Europe de l’Est, s’enracine dans la résistance historique aux ambitions annexionnistes des Etats-Unis.

Jamais il n’élève la voix. Je ne l’ai jamais entendu donner un ordre. mais il exerce une autorité absolue sur son entourage. Par son écrasante personnalité (…) C’est aussi un homme qui, d’après ce que j’ai pu constater, vit de façon très modeste, quasi spartiate : luxe zéro, mobilier austère, nourriture saine, frugale, macrobiotique. Habitudes de moine-soldat. La plupart de ses ennemis admettent qu’il figure parmi les rares chefs d’Etat à n’avoir pas tiré profit de ses fonctions pour s’enrichir. Il dort à peine quatre heures, et pique un somme d’une heure ou deux à n’importe quel moment. Sa journée de travail, sept jours sur sept, se termine généralement vers cinq ou six heures du matin, au point du jour.

« L’intendance suivra », disait le général de Gaulle. Fidel pense de même. Ce qui est décidé est fait. Il croit avec passion à ce qu’il entreprend. Son enthousiasme semble contagieux, il stimule les volontés. Ce doit être cela, le charisme.

*****

Si on fait la somme, mon père détenait (…) plus de onze mille hectares de terres. J’appartenais  effectivement, pour l’époque, à une famille plus que « relativement » riche. A l’échelle de la région, nous étions très riches (…) les enfants, dans cette société miséreuse, on nous traitait comme des gosses de riches. La plupart des gens qui nous approchaient n’étaient aimables avec nous que par pur intérêt…

Les partis révolutionnaires radicaux naissent souvent dans la clandestinité avec, à leur tête, un petit nombre de personnes. Ils sont en général plus solides et résistent mieux à l’usure du temps.

Deux semaines plus tard, Raul nous a rejoints avec cinq fusils de plus. Au total, nous en avions donc sept. A ce moment-là, j’ai dit : « Maintenant, oui, nous pouvons remporter cette guerre. » Je me rappelais la phrase de Carlos Manuel de Cespedes qui, en réponse au pessimistes, s’était exclamé, alors qu’il se trouvait dans une situation semblable avec douze homme en tout et pour tout : « Il nous reste encore douze hommes ! C’est suffisant pour conquérir l’indépendance de Cuba. » (…) 
Pendant une période, nous avons combattu avec à peine sept fusils. Puis avec l’aide de paysans qui avaient récupéré les armes de certains de nos camarades assassinés, nous avons réuni dix-sept armes de guerre. Avec ces armes nous avons obtenu notre première victoire.

Le premier combat a eu lieu contre une patrouille mixte de soldats et de marins. C’était le 17 janvier 1957, exactement quarante-six jours après notre débarquement. Ce fut notre première victoire, petite mais symbolique. Cinq jours plus tard, un peloton de parachutistes qui marchait à l’avant-garde d’une colonne de trois cent hommes est tombé dans une embuscade que nous avions préparée dans ses moindres détails. Résultat : chez eux, une perte de cinq hommes et pour nous, un fusil semi-automatique Garand et son lot de munitions en guise de trophée (…) A la suite de la misérable trahison de l’unique guide dont nous disposions, nous avons ensuite rencontré d’énormes difficultés quand nous étions en pleine récupération. Nous sommes retombés à vingt, puis à douze hommes.

Le Che a commencé à soigner le médecin militaire de la caserne qui était blessé à la tête, puis à eux deux ils se sont occupés des soldats blessés, plus nombreux que les nôtres. Le Che a soigné aussi bien nos adversaires que nos propres hommes. Vous n’imaginez pas la sensibilité de cet homme !

A cette époque, un colonne agissait en suivant la tactique de la guerre de mouvement, attaquer et se replier, sans base territoriale permanente.

Le Che était très audacieux. Parfois il valorisait trop la force au détriment de la rapidité. Il préférait une troupe chargée de mines et d’armes…

L’armée a attaqué les positions de la Colonne 1 avec quelque dix mille hommes (…) soutenus par l’aviation et les forces navales. Ils croyaient que nous ne résisterions pas à la violence d’une telle attaque. C’était la première fois que nous défendions notre territoire de la Sierra Maestra pas à pas, et nous n’étions pas même deux cents lorsque cette offensive a commencé. Les combats ont duré plus de soixante-dix jours consécutifs (…) Une fois cette dernière offensive vaincue, nous n’étions en tout que neuf cents hommes armés, mais nous avons réussi à envahir presque tout le pays.

En très peu de temps, nous avons réussi à encercler et immobiliser l’armée de Batista. Dans la province d’Oriente, dix-sept mille soldats ennemis ou plus se sont retrouvés pris dans nos filets ; ils n’avaient pas d’échappatoire, nul ne pouvait s’enfuir (…) Les frégates sont faites pour combattre en pleine mer, à cinq ou six kilomètres de distance, et non pour affronter huit mitrailleuses situées à trois  cent mètres d’altitude. Elles étaient vraiment dans l’impasse.

C’était le 1er janvier 1959. Exactement cinq ans, cinq mois et cinq jours après l’attaque de la Moncada, le 26 juillet 1953. Pour moi, presque deux ans de prison, deux ans à l’étranger à préparer le retour en armes, puis deux autres années et un mois de guerre.
Lorsque nous avons appris par la radio, le 1er janvier, que Batista avait fui et qu’un coup d’Etat avait eu lieu dans la capitale, nous nous sommes rués vers notre station de radio à Palma Soriano pour lancer l’appel à la grève générale révolutionnaire. Nous avons donné des instructions à nos troupes : « Ne vous arrêtez surtout pas, il n’y a pas de cessez-le-feu ! »

Nous avons développé une guerre de mouvement, je vous l’ai dit : attaquer et se replier. Les surprendre. Attaquer sans répit (…) Nous avons brûlé la canne pour harceler Batista, pour le forcer à déplacer et à scinder ses effectifs, et pour le priver du soutien des grands propriétaires terriens. Nous avons saboté les voies de communication et les moyens de transport. A nos yeux, la guérilla était le détonateur d’un processus dont les points culminants étaient la grève générale révolutionnaire et le soulèvement de l’ensemble de la population (…) Nous avons été forcés de développer des idées originales pour surmonter un obstacle gigantesque : vaincre un gouvernement soutenu par une armée bien équipées de quatre-vingt mille hommes.

(…) l’adversaire est fort lorsqu’il tient ses positions, derrière sa ligne de défense, et il est au contraire faible lorsqu’il se déplace et se disloque. Nous avons développé l’art de forcer l’ennemi à bouger pour l’attaquer au moment et à l‘endroit où il serait le plus vulnérable.
Il faut garder en tête que, dans nos forêts tropicales, par exemple, une colonne de quatre cents hommes avance en file indienne. Par endroits, le terrain ne permet d’avancer que de cette manière. L’aptitude au combat d’un bataillon avançant en file indienne est minime, tout déploiement lui est impossible. Nous éliminions leur avant-garde avant de les attaquer en leur milieu et de prendre leur arrière-garde par surprise, quand ils battaient déjà en retraite, et sur le terrain que nous avions choisi.

Lorsqu’un ennemi en arrive à admirer et à respecter son adversaire, c’est une victoire psychologique majeure qui est obtenue. Il t’admire pour l’avoir vaincu, parce que tes coups ont été rudes, mais aussi parce que tu l’as respecté, parce que tu n’as frappé, insulté, maltraité, ou assassiné aucun soldat (…) Il faut comprendre que ce qui nous animait dans le combat contre ce régime, c’était qu’il torturait et assassinait. Je l’ai déjà dit à ceux qui nous accusent aujourd’hui de violer les droits de l’homme : « Trouvez un seul cas d’exécution sommaire, trouvez un sel cas de torture. »

Les hommes qui ont attaqué la caserne Moncada auraient pu éliminer Batista dans sa propriété, ou sur la route, comme a été finalement liquidé Trujillo le 30 mai 1961. Mais notre façon de voir les choses était très claire : le magnicide ne règle pas le problème. Les forces réactionnaires en mettent aussitôt un autre à sa place, et le mort est transformé en martyr par les siens.

(…) les personnes innocentes ne peuvent pas être sacrifiées. C’est, pour nous, depuis toujours un principe, presque un dogme.

Nous ne nous soucions guère des soldats ennemis tombés au combat, mais pour ceux qui se rendaient ou étaient faits prisonniers, en revanche… Sans ça, on ne peut pas l’emporter. Il y a des principes élémentaires dans la guerre et la politique. L’éthique n’est pas simplement une question morale, l’éthique est rentable.

Je vous l’affirme : il est impossible de gagner une guerre sur la base du terrorisme. C’est aussi simple que cela. C’est prendre le risque de rencontrer l’opposition l’inimitié, et le rejet de ceux dont on a précisément besoin pour gagner la guerre. C’est pour cela que nous avons eu le soutien de 90% de la population. Croyez-vous que nous aurions eu un tels soutien en sacrifiant des personnes innocentes ? Croyez-vous qu’en posant des bombes ou en tuant des soldats prisonniers, en massacrant des civils, nous aurions obtenu les armes que nous avons obtenues ?

Dès le premier combat nos médicaments ont servi à traiter les blessés, les nôtres et ceux de l’armée. Nous étions dix-neuf.

Notre politique, c’était invariablement le respect de l’adversaire. Si on les tue lorsqu’ils se rendent, leurs camarades lutteront la prochaine fois jusqu’à la mort et il en coûtera des balles et des vies amies. Résultat : on ne gagne pas la guerre.

Certains soldats se sont livrés jusqu’à trois fois, et par trois fois nous leur avons rendu la liberté. Nous ne conservions en fin de compte que leurs armes (…) Les soldats ennemis étaient nos pourvoyeurs d’armes. Les paysans étaient nos pourvoyeurs de nourriture, notre principal soutien. Les soldats de Batista allaient partout volant, brûlant des maisons et tuant des gens. Les paysans voyaient bien que nous, en revanche, nous les respections, que nous payions pour ce que nous consommions, et même au-dessus du juste prix.

Vers la fin de la guerre, nous avions un émetteur à ondes courtes d’un kilowatt installé au sommet d’une montagne ; à certaines heures, il avait le taux d’écoute le plus élevé de Cuba. Nous l’utilisions pour expliquer aux gens que notre mouvement ne voulait pas voir de gens lynchés dans les rues, ni de vengeances personnelles, puisque justice seraient rendue.

Dans la Sierra Mastra (…) lorsque (…) en cas de grave trahison ou d’espionnage, un conseil de guerre pouvait prononcer une condamnation à la peine capitale (…) dans le tout petit nombre de cas où nous avons dû appliquer la peine capitale, il a presque fallu désigner de force ceux qui s’acquitteraient de cette obligation sinistre (…) Ce qui s’est passé ensuite, avec les procès de La Havane, a été une erreur, mais cela n’était motivé ni par la haine ni par la cruauté. Il faut juger les responsables de crimes de guerre, mais il ne faut pas le faire dans une salle remplie de milliers de personnes, où la haine pour le meurtrier est unanime.

Le Parti a pris la sévère mesure de refuser les croyants dans ses rangs. J’estime que je suis en grande partie responsable ; nous pensions que cela pouvait donner lieu à un conflit de loyautés (…) j’ai été parmi les premiers à défendre l’adhésion de croyants. Cela fait plus de trente ans que je suis en relation avec les théoriciens de la théologie de la libération (…) Il a fallu durement se battre (…) Il n’y a pourtant eu aucun prêtre fusillé.

L’opération Peter Pan par exemple, l’enlèvement avéré de quatorze mille enfants de ce pays, justifié par une calomnie atroce contre la révolution inventée par nos adversaires : la révolution allait priver les parents de l’autorité parentale. Sous ce prétexte, en raison de cette peur absurde, on a envoyé clandestinement aux Etats-Unis quatorze mille enfants ! Quelques prêtres catholiques cubains opposés à la révolution et quelques prêtres de Miami ont participé à cet enlèvement massif (…) Ils ont prétendu que nous allions les envoyer en URSS, où ils seraient transformés en conserves de viande, et que les conserves seraient ensuite envoyées à Cuba…
  • Ils les ont progressivement sortis du pays clandestinement ?
Pas précisément, puisqu’il était permis de voyager à tout un chacun, y compris aux médecins, qui nous faisaient tant défaut. Les adversaires de la révolution ont aussi pris la moitié de nos médecins(…) ils envoyaient plutôt les enfants de manière frauduleuse, avec un parent ou un ami, en contournant les règles et sans aucune assurance quant à ce qu’il adviendrait d’eux (…) Il n’était pas interdit aux citoyens cubains de se rendre aux Etats-Unis. Aucun obstacle ne leur était opposé ; ils devaient juste remplir les plus élémentaires formalités d’identification. Ils n’avaient aucune raison d’y envoyer les enfants avec des papiers falsifiés ou sans papiers.

Je passais en réalité mes journées à régler les problèmes provoqués par des gaffes de notre fort peu expérimentés et malheureusement incompétent président. Il avait fini par lasser ses propres ministres. A ce moment-là, Urrutia s’est de surcroît laissé gagner par la mode de l’anticommunisme.

(…) pendant quatorze ans, nous avons compté 5 780 actions terroristes contre Cuba, dont 717 attaques sérieuses contre des équipements industriels (…) D’après une source proche de la CIA, sous la présidence de Richard Nixon, en 1971, un container a permis d’introduire le virus de la peste porcine à Cuba. Nous avons dû sacrifier plus d’un demi-million de porcs. Ce virus, d’origine africaine, était inconnu chez nous. Ils l’ont introduit à deux reprises.
Mais il y a eu bien pire : le virus de type II de la dengue, qui provoque des fièvres hémorragiques souvent mortelles pour l’être humain. C’était en 1981. Plus de 350 000 personnes ont été contaminées (…) Ce sérotype du virus était alors inconnu dans le monde ; il avait été créé en laboratoire. En 1984, un dirigeant de l’organisation terroriste Omega 7, basée en Floride, a admis qu’ils avaient introduit ce virus mortel à Cuba dans l’intention de provoquer le plus nombre possible de victimes.

Il y avait ici une grande mafia du jeu et de la contrebande, des gangsters dont les intérêts ont été durement affectés par la révolution. Ils ont été utilisés par le gouvernement des Etats-Unis pour exécuter des attentats et ourdir des plans contre nous (…) la tristement célèbre Fondation nationale cubano-américaine, depuis sa création par Ronald Reagan et Gorge H. Bush, en 1981. 

Le 17 avril 1961, une expédition de quelque mille cinq cents mercenaires entraînés par la CIA (…) sur cinq navires, est arrivée à Playa Giron, dans la baie des Cochons située au sud de l’île (…) Ils avaient choisi un lieu très isolé pour débarquer, Playa Giron, séparé du reste du territoire par un grand marécage. Il nous était particulièrement difficile de contre-attaquer, parce qu’on ne pouvait passer que par deux routes, à travers dix kilomètres de marécages impraticables (…)
  • Vraiment, aucune prisonnier de Giron n’a été maltraité ?
Pas un coup de leur a été porté (…) Le plus admirable, c’est qu’il y avait là, sur plusieurs fronts, des milliers de nos hommes qui avaient lutté durement et avaient vu tomber, morts ou blessés, plus de quatre cent cinquante de leurs chers camarades (…) si nous avions exécuté les prisonniers pendant noter guerre contre Batista, qui a duré vingt-cinq mois, nous n’aurions jamais pu vaincre (…) Les prisonniers de Giron ont donc passé un certain temps en cellule, et nous avons négocié avec Washington. Ce qui paraît incroyable, c’est que leur avocat, celui qui a négocié avec moi, a été utilisé par la CIA. Il m’a offert une combinaison de plongée imprégnée de microscopiques champignons venimeux et de bactéries en quantité suffisante pour me tuer (…) On ne sait pas ce qui se serait passé si leur tentative de meurtre avait réussi. Ils se souciaient sans doute comme d’une guigne du sort de leurs hommes prisonniers (…) Je crois qu’ils nous ont versé 2 millions de dollars en espèces (…) Nous avons investi cet argent dans l’achat d’incubatrices de fabrication canadiennes pour l’industrie avicole. D’après Donovan, l’équivalent de 50 millions de dollars supplémentaires a été fourni sous la forme de nourriture pour enfants et de médicaments. Les médicaments, ils les ont estimés au prix fort.

(…) des groupes armés pratiquant une sorte de guérilla contre nous. Les Américains étaient malins (…) Les militaires américains avaient tiré les leçons de notre méthode pour battre Batista et vaincre son armée (…) Les luttes contre les guérillas contre-révolutionnaires nous ont plus coûté en vies humaines que la guerre contre Batista elle-même.

(…) dans une conflit interne, ou dans le cadre d’une mission internationaliste, tous les combattants doivent être des volontaires.

Les sandinistes avaient créé l’armée nicaraguayenne pour défendre le pays contre une agression externe de l’impérialisme, mais c’est une guerre interne que celui-ci a déclenchée ; et une guerre interne ne peut pas être faite par des simples appelés. Si, en vertu d’une loi du service militaire obligatoire, on envoie un garçon se battre et qu’il meurt, sa famille pensera que l’Etat, la révolution ou ses lois ont conduit ce garçon à la mort.

Il suffit de l’appui de 10% des civils et des paysans pour entreprendre une guerre irrégulière.

Dans les années 1980, nous avons subi en outre des agressions qu’il faut qualifier de biologiques. Il y a eu, par exemple, un parasite appelé moisissure bleue qui a détruit nos plantations de tabac. Ensuite, un champignon inconnu a attaqué notre meilleure variété de canne à sucre, la Barbados 4362. 90% de la récolte de cette variété a été perdue. Cela ne s’était jamais produit. Cela nous est aussi arrivé avec le café. D’autres plantations ont eu à pâtir d’une invasion de Thrips Palmi, un insecte ravageur de diverses cultures de légumes et de fruits. Un évènement comparable est survenu avec les pommes de terre (…) C’est difficile à démontrer, mais tout tend à prouver que ces catastrophes n’ont pas été le fruit du hasard, mais d’intentions malveillantes.

Pendant cette histoire de Giron, qui s’est déroulée en avril 1961, Kennedy a réellement hérité de la politique d’Eisenhower et de son vice-président Richard Nixon. L’invasion était déjà décidée, et les plans pour détruire notre révolution existaient déjà alors que la révolution n’avait pas encore un caractère socialiste (…) notre réforme agraire a été moins radicale que celle menée au Japon par le général Mac Arthur. Quand les Etats-Unis ont occupé le Japon, en 1945, MacArthur, qui avait les pouvoirs d’un véritable proconsul, a démantelé les grandes propriétés et distribué des parcelles de terre à des paysans pauvres (…)
Kennedy hésitait, et en fin de compte, constatant les difficultés militaires qu’éprouvaient sur le terrain les envahisseurs de Playa Giron, il a décidé de leur envoyer un appui aérien. Mais quand les renforts aériens ont été enfin prêts, il n’y avait plus de mercenaire. En moins de soixante-douze heures, la contre-attaque de l’Armée rebelle et des milices révolutionnaires avaient annihilé l’expédition…

(…) l’emplacement précis des missiles a été livrée aux Américains par un membre des services de renseignement soviétique (…) Ce qui est invraisemblable dans l’attitude des Soviétiques, c’est que, dans le même temps qu’ils installaient les batteries de missiles sol-air tout au long de notre territoire, ils n’aient pas interdit à l’adversaire (…) le survol d’avions espions (…)
Dans cet instant de très grande tension, les Soviétiques ont envoyé une proposition aux Etats-Unis. Khrouchtchev a fait l’impasse sur nous. Il a proposé de retirer les missiles de Cuba si les Américains retiraient leurs fusées Jupiter en Turquie. Kennedy a accepté le compromis le 28 octobre (…) Cela nous a semblé très incorrect, et notre irritation a été grande (…) Par principe, il aurait dû en discuter avec nous. Si nous avions participé aux discussions, les termes de l’accord nous auraient été plus favorables. Nous aurions réclamé la restitution de la base navale de Guantanamo.

A Cuba, les Soviétiques n’avaient pas donné un centime à la révolution, pas même un fusil. En janvier 1959, je ne connaissais aucun Soviétique, pas un même un de leurs dirigeants.

  • Que pensez-vous de la version officielle de l’assassinat de Kennedy ?
(…) Je ne conçois pas qu’on puisse, avec un fusil à lunette, tirer trois fois sur la même cible en l’espace de quelques secondes. lorsqu’on tirer avec un fusil à visée téléscopique, l’arme se déplace de quelques millimètres et la cible n’est plus dans le viseur (…) Trois tirs successifs aussi précis, de la part de quelqu’un sans trop d’expérience, c’est pour ainsi dire impossible.

(…) plus les Etats-Unis s’acharnaient à nous isoler davantage, plus nous jetions de ponts vers le reste du monde et nous multipliions nos relations avec d’autres Etats.

Selon moi, il n’y a pas d’objectif plus urgent que de faire naître une conscience universelle, de faire prendre conscience du problème de la préservation environnementale aux milliards d’individus, y compris les enfants, de la planète.

Nous convoquons désormais tous les jeunes, filles et garçons, entre dix-sept et trente ans, qui ont atteint le niveau du brevet, et qui, pour différentes raisons, ont abandonné leurs études et ne travaillent pas ; nous les persuadons de reprendre leurs études. Nous avons créé spécialement pour eux des cours adaptés, variés et attractifs, et on leur accorde meme une bourse.
Nous avons entamé ce programme en septembre 2001, et pour vous donner une idée des résultats, en septembre 2005 plus de quarante-cinq mille de ces étudiants avaient intégré une université.

Selon moi, Carter a été le plus honnête possible en tant que président des Etats-Unis; il a dû faire face à l’après-guerre du Vietnam, avec des caisses presque vides - 500 milliards de dollars ont été investis dans ce conflit ; les réserves d’or avaient chuté de 30 milliards de dollars. Une once d’or valait alors 35 centimes de dollar. Il ne leur restait plus en réserve que 10 milliards de dollars. C’est ce qui avait poussé Richard Nixon à supprimer, sans consulter ses principaux partenaires, la convertibilité du dollar en or en 1971, violant par là même les accords de Bretton Woods, et déterminant de manière unilatérale la libre émission de dollars sans aucune contrepartie en or.

Si Bush venait, on remplirait la place de la Révolution à La Havane (…) S’il est question d’échanger des idées, nous sommes tout disposés à débattre, sur la place de la révolution, avec quiconque souhaite venir ici discuter et convaincre notre peuple. On fournit tous les micros nécessaires, et celui qui le souhaite disposera de tout le temps souhaité pour s’expliquer avec le peuple et pour essayer de le convaincre. Parce qu’il n’est pas question d’appliquer des dogmes, mais de soutenir ce qu’on pense et ce qu’on défend, en argumentant et en raisonnant (…) 
ses petits copains de Miami, ceux-là mêmes auxquels il doit son premier mandat présidentiel, chacun le sait, comme chacun sait comment s’est déroulé son élection frauduleuse en novembre 2000. Des méthodes politiques de bas étage, puisque même les morts ont voté pour Bush (…) Une fraude colossale qui a permis à certaines personnes associées à la mafia terroriste anticubaine de Miami, ceux-là mêmes qui ont rendu possible la victoire frauduleuse de Bush, d’accéder à des poste importants, aux Relations extérieures, et même au Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche.

Je voyais bien l’attitude de Blair… Plein d’orgueil et d’arrogance, mais rien de plus (…) Tony Blair voyait en Bill Clinton son alter ego. A cette différence près que Clinton est homme vraiment intelligent, cultivé et profond. J’avais l’impression que ce Britannique lui vouait un véritable culte, et j’étais donc loin de m’imaginer que Blair en viendrait un jour à faire de Bush son alter ego.

Je considère Aznar et Silvio Berlusconi comme deux grands laquais, deux grands héritiers du fascisme. C’est ce qu’ils sont. Berlusconi s’est lui aussi rendu maître de tous les médias, il les manipulait, et c’est pour cela qu’il a pu gagner des élections.

Je vous ai raconté mes premières années de primaire à l’école des frères catholiques français de La Salle.

Pendant les quarante années de la fameuse démocratie qui a précédé l’élection de Chavez, on estime à près de 300 milliards de dollars les sommes qui ont quitté le Venezuela, selon les calculs réalisés par des cadres du monde bancaire. Le Venezuela aurait pu devenir un pays plus industrialisé que la Suède (…) Il faut ajouter qu’entre le moment où Chavez a été élu en 1998 et l’instauration du contrôle des changes en janvier 2003, la fuite des capitaux - d’après nos estimations - s’est encore élevée à près de 30 milliards de dollars.

Un coup d’Etat a eu lieu le 11 avril 2002 à Caracas contre Chavez. Avez-vous encouragé Chavez à résister les armes à la main ?
Non, au contraire. C’est ce qu’avait fait Salvador Allende avec héroïsme, selon moi, et c’était ce qu’il devait faire vu les circonstances, mais il l’a payé courageusement de sa vie, comme il s’y était engagé. Chavez avait trois solutions : se retrancher à Miraflores et résister jusqu’à la mort ; sortir du palais et tenter de rassembler le peuple pour déclencher une résistance nationale, avec de très faibles probabilités de succès, vu la situation ; ou bien abandonner le pays sans démissionner ni se démettre, dans le but de reprendre la lutte avec de fortes chances de l’emporter rapidement.
Nous lui avons suggéré de choisir le troisième option.

(…) l’indice de mortalité infantile est en moyenne de 65 pour mille dans la majorité des pays d’Amérique latine, alors qu’à Cuba il n’est que de 6,5 pour mille. Dans l’ensemble de l’Amérique latine, il y a donc en moyenne dix fois plus d’enfants qui meurent qu’à Cuba.

L’espérance de vie atteint aujourd’hui 77,5 ans. Elle était de 60 ans environ en janvier 1959.

Pour chaque médecin resté ici en 1959, notre peuple en compte aujourd’hui au moins quinze et beaucoup mieux répartis. Plusieurs dizaines de milliers de médecins se trouvent actuellement à l’étranger dans le cadre d’opérations de solidarité (…) Aucun autre pays n’aurait pu envoyer mille médecins à un pays d’Amérique centrale frappé par un cyclone comme nous l’avons fait au Guatemala à l’automne 2005.

Si vous appelez liberté de la presse le droit que pourraient avoir la contre-révoution et les ennemis de Cuba de parler et d’écrire librement contre le socialisme et contre la révolution, le droit de calomnier, de mentir et de créer des réflexes conditionnés, je vous dirai que nous ne sommes pas favorables à cette « liberté-là ». Tant que Cuba subira le blocus et les attaques incessantes des Etats-Unis (…) Cuba est un pays dont le PIB n’enregistre pas un centime consacré à la publicité, ni dans la presse, ni à la télévision ni à la radio. Ici, nous ne dépensons pas un centime en publicité commerciale.

Dès leur apparition, les médias de masse se sont emparés des esprits et sont dominé non seulement à coups de mensonges, mais aussi en créant des réflexes conditionnés. Un mensonge n’est pas la même chose qu’un réflexe conditionné. Le mensonge affecte la connaissance ; le réflexe conditionné s’attaque à la faculté de penser. Etre mal informé n’est pas pareil qu’avoir perdu la faculté de penser parce qu’on vous a inculqué de mauvais réflexes (…) Peut-on parler de « liberté d’expression » dans des pays qui comptent 20%, 30% de vrais analphabètes et 50% d’analphabètes fonctionnels ? Selon quels critères, d’après quels éléments ces personnes pourraient-elles avoir une opinion ou donner un avis ? Dans des pays qui prétendent disposer de la liberté d’expression, beaucoup de gens cultivés et intelligents voudraient publier un article et ils n’y arrivent pas : on les ignore, on les écrase, on les discrédite.

(…) dans ce pays, pas une seule école ou usine, pas un hôpital ou bâtiment quelconque ne porte mon nom. Il n’y a pas de statue ou de portrait officiel de moi (…) je suis l’un des dirigeants que l’on voit le moins dans les médias de son propre pays…

En 2003, nous avons inauguré une troisième chaîne de télévision, exclusivement consacrée à l’éducation. En 2004, nous avons lancé une quatrième chaîne éducative.


Si vous analysez la corrélation des forces lorsque nous avons affronté Batista - mille hommes contre quatre-vingt milles -,vous constaterez que nos adversaires étaient plus de vingt-cinq fois plus nombreux que nous. c’est pourquoi je vous dis qu’il faudrait aux Américains non seulement une armée pour nous envahir mais une seconde armée, plus nombreuse encore, pour occuper l’île.

jeudi 3 novembre 2016

« Dix jours qui ébranlèrent le monde » de John Reed (1927)

Avec ou sans Constituante, ce qu’il fallait c’était la paix, la terre et le contrôle ouvrier de l’industrie.

Le 15 octobre, j’eus un entretien avec un grand capitaliste, Stéphan Georgévitch Lianozov, le « Rockefeller russe  (…) « Quant aux bolcheviks, il n’y a que deux façons d’en venir à bout : évacuer Pétrograd et déclarer l’état de siège, afin que le commandement militaire puisse nous débarrasser des ces messieurs sans avoir à se soucier de la légalité… » (…) L’hiver, le terrible hiver russe, approchait. J’entendais dire aux hommes d’affaires : « L’hiver a toujours été le meilleur ami de la Russie. C’est lui qui peut-être nous délivrera de la révolution ».

Une grande partie des classes riches préférait les Allemands à la révolution, - même au Gouvernement provisoire, - et ne s’en cachait pas. Dans la famille russe où je vivais, on s’entretenait invariablement à table l’arrivée des Allemands qui apporteraient « la loi et l’ordre ». 

Dans cette atmosphère de corruption, de monstrueuse demi-vérités, une seule note claire, l’appel bolchévique, chaque jour plus pénétrant : « Toute le pouvoir aux Soviets ! Tout le pouvoir aux élus directs des millions d’ouvriers, de soldats, de paysans. De la terre, du pain ! In à la guerre insensée, fin à la diplomatie secrète, à la spéculation, à la trahison !… »

Comme toujours dans de semblables périodes, la petite vie conventionnelle allait son train, ignorant le plus possible la révolution. Les poètes faisaient des vers, mais pas à propose de la révolution. Les peintres réalistes peignaient des scènes de la Russie médiévale, tout sauf la révolution. De jeunes demoiselles de province arrivaient dans la capitale pour y apprendre le français et y cultiver leur voix.

Sur les murs des restaurants, on lisait des inscriptions comme celles-ci : « Les pourboires ne sont pas acceptés » ou « Ce n’est pas parce qu’un homme est obligé de gagner sa vie en servant les autres à table, qu’il faut l’insulter en lui offrant un pourboire. »

Des milliers d’organisations distribuaient des centaines de milliers de brochures et en inondaient les armées, les villages, les usines, les rues. La soif d’instruction si longtemps refrénée devient avec la révolution un véritable délire.

On tenait des meetings dans les tranchées, sur les places des villages, dans les fabriques (…) Pendant des mois, à Pétrograd et dans la Russie, chaque coin de rue fut une tribune publique. Dans les trains, dans les tramways, partout jaillissait à l’improviste la discussion (…) Dans tous les meetings, la proposition de limiter le temps de parole était régulièrement repoussée : chacun pouvait librement exprimer la pensée qui était en lui…

Le premier numéro de L’Ouvrier et le Soldat résuma, le 17 octobre, le point de vue bolchévique : « Une quatrième année de guerre signifierait l’anéantissement de l’armée et du pays… Pétrograd révolutionnaire est en danger. Les contre-révolutionnaires se réjouissent des malheurs du peuple et se préparent à lui porter un coup mortel. Les paysans, désespérés, sont entrés en révolte ouverte ; les propriétaires et le gouvernement les font massacrer dans des expéditions punitives. Les fabriques et les usines cessent le travail, les ouvriers sont menacés de famine. La bourgeoisie et ses généraux veulent restaurer par des mesures impitoyables une discipline aveugle dans l’armée. Soutenus par la bourgeoisie, les partisans de Kornilov se préparent ouvertement à disperser l’Assemblée constituante. Le gouvernement de Kerenski est le gouvernement de la bourgeoisie(…) 
Tout le pouvoir aux Soviets dans la capitale comme en province. 
Trêve immédiate sur tous les fronts. 
Paix loyale entre les peuples. 
La terre aux paysans, sans indemnisation des propriétaires. 
Une Assemblée constituante honnêtement élue »

La presse bourgeoise et réactionnaire prophétisait l’insurrection et réclamait du gouvernement l’arrestation du Soviet de Pétrograd ou tout au moins qu’il empêchât le Congrès de se réunir. Des feuilles comme la Novaïa Rouss préconisaient un massacre général des bolchéviks.

(…) le Comité central du parti bolchévique était en train d’envisager l’éventualité de l’insurrection (…) Parmi les intellectuels, seuls Lénine et Trostski étaient pour l’insurrection. Même les militaires y étaient opposés. On vota. L’insurrection fut battue.

Dans les rapports entre un gouvernement faible et un peuple en révolte, il arrive toujours un moment où tout acte de pouvoir ne fait qu’exaspérer les masses et tout refus d’agir de sa part qu’exciter leur mépris.

Le 30 octobre, je me rendis auprès de Trotski (…) :  « L’armée est avec nous. Les conciliateurs et les pacifistes, c’est-à-dire les S.R. et les menchéviks, ont perdu toute autorité, parce que la lutte entre paysans et grands propriétaires, entre ouvriers et patrons, soldats et officiers, est devenue plus aiguë, plus irréconciliable que jamais (…) Au sortir de cette guerre, je vois l’Europé régénérée, non par les diplomates, mais par le prolétariat. La république fédérative européenne - les Etats-Unis d’Europe - voilà ce qui doit être (…) L’évolution économique exige l’abolition des frontières nationales (…) Seule, une République fédérative européenne donnera la paix au monde. »

La garnison de Pétrograd comptait 60 000 hommes qui avaient joué un rôle de premier plan dans la révolution (…) Un grand nombre d’entre eux étaient devenus bolchéviques (…) Aussi le Gouvernement provisoire voulait-il remplacer les régiments de la ville par des troupes de confiance : Cosaques et Bataillons de la Mort.

Le lundi matin 5 novembre, j’entrai au palais Marie pour savoir ce qui se passait au Conseil de la république (…) Quand j’arrivai, le socialiste-révolutionnaire de gauche Karéline donnait lecture d’un éditorial du Times de Londres, où il était dit : « Le remède contre le bolchévisme, ce sont les balles. » Se tournant vers les Cadets, il leur lança : 
- C’est votre opinion à vous aussi ! A droite des voix approuvèrent :
- Parfaitement, parfaitement !
- Oui, c’est ce que vous pensez, reprit Karéline avec chaleur. Seulement vous n’avez pas le courage d’agir.

- La forteresse de Pierre-et-Paul vient de passer de notre côté, me dit-il, avec un sourire de satisfaction. Il y une minute, nous avons reçu une délégation d’un régiment appelé par le gouvernement à Pétrograd. Les hommes, soupçonnant quelque chose, avaient arrêté leur train à Gatchina :
- Qu’y-a-t-il ? nous ont-ils demandé. Qu’avez-vous à nous dire ? Notre régiment s’est prononcé pour le mot d’ordre :
« Tout le pouvoir aux Soviets ! » (…)
Toutes les lignes téléphoniques, m’apprit-il encore, étaient coupées, mais les communications avec les casernes et les usines étaient assurées au moyen du téléphone de campagne.

- Eh bien, s’écria-t-il, ça y est ! Kérenski a voulu faire occuper par les junkers le Soldat et le Rabotchi Pout. Mais nos troupes sont arrivées et ont brisé les scellés gouvernementaux. Maintenant, c’est nous qui envoyons des détachements occuper les journaux bourgeois.

A l’angle de la Morskaïa et de la Nevski, des détachements de soldats, baïonnette au canon, arrêtaient les automobiles particulières, en faisaient descendre les occupants et envoyaient les voitures au Palais d’Hiver. Une foule nombreuse les regardait opérer. Personne ne savait si les soldats agissaient au nom du gouvernement ou du Comité militaire révolutionnaire.

Le Soviet de Pétrograd siégeait en permanence à Smolny, centre de la tempête. Des délégués s’écoulaient de sommeil sur le plancher, puis se relevaient pour prendre part aux débats. Trotski, Kaménev, Volodarski parlaient six, huit, douze heures par jour…

Au coin de la Morskaïa, je rencontrai le capitaine Gromberg, menchévik jusqu’au-boutiste, secrétaire de la section militaire de son parti (…) Les bolchéviks peuvent peut-être s’emparer du pouvoir, mais ils ne le garderont pas plus de trois jours. Ils n’ont pas d’hommes de gouvernement. Peut-être vaut-il mieux même qu’ils soient à l’épreuve, ça les achèvera.

Le jeudi 8 novembre (…) En apparence, tout était calme (…) La vie quotidienne se poursuivait dans toute sa complexité routinière, que même la guerre n’interrompt pas. Rien de plus étonnant que la vitalité de l’organisme social, continuant à se nourrir, à se vêtir, à se distraire en présence des pires calamités (…)
Les fonctionnaires de l’Etat et de la ville refusaient d’obéir aux commissaires, les postes et les télégraphes refusaient d’assurer les communications, les chemins de fer ne répondaient pas aux demandes de trains, Kérenski approchait, la garnison n’était pas entièrement sûre, les Cosaques se préparaient à l’attaque (…)
Le Congrès devait se réunir à une heure et la grande salle de réunion était depuis longtemps pleine (…) Lénine et Trotski avaient dû combattre les tendances au compromis. Une partie notable des bolchéviks était d’avis de faire les concessions nécessaires pour réussir à constituer un gouvernement de coalition socialiste (…) 
Lénine se leva (…) A ses pieds, un millier de visages simples étaient tendus vers lui dans une sorte d’intense adoration : « Proclamation aux peuples et aux gouvernements de tous les pays belligérants. » (…) Il était exactement 10 heures 35, quand Kaménev demanda à tous ceux qui approuvaient la proclamation de lever leurs cartes. Un seul délégué osa lever la main contre, mais la violence des protestations qui éclatèrent autour de lui la lui fit promptement baisser… C’était l’unanimité (…)
Un soldat à la barbe en désordre et aux yeux de flamme lui succéda :
- Vous êtes assis ici et vous parlez de donner la terre aux paysans, mais vous agissez vous-mêmes en tyrans et en usurpateurs vis-à-vis des représentants élus des paysans. Je vous préviens, ajouta-t-il en levant le poing, si vous touchez à un seul de leurs cheveux, ce sera la révolte.
L’assemblée commença à s’agiter.
Alors Trotski se leva, calme et mordant, conscient de sa puissance, salué par les acclamations.
- (…) S’ils sont encore à Pierre-et-Paul, c’est en raison de notre énorme besogne. Mais, en tous as, ils resteront aux arrêts à leur domicile jusqu’à ce que nous ayons examiné leur complicité dans les actes de trahison de Kérenski pendant l’affaire Kornilov !

(…) une foule s’était rassemblée devant le bâtiment de la Douma, occupant toute la rue. Quelques gardes rouges et matelots, baïonnette au canon, étaient entourés chacun d’une centaine d’hommes et de femmes - employés, étudiants, fonctionnaires- qui les menaçaient du poings et leur hurlaient des injures (…) Dans la salle Alexandre, le Comité de Salut tenait un meeting monstre (…)

Le pouvoir des Soviets n’est pas un pouvoir démocratique, mais une dictature, et non pas une dictature du prolétariat, mais une dictature contre le prolétariat (…) Pour fonder un pouvoir uni, il nous faut d’abord restaurer le prestige de la révolution…

- Vous ici ? m’étonnai-je. Ses yeux étincelèrent.
- Oui ! cria-t-il. J’ai quitté le Congrès avec mon parti mercredi soir. Ce n’est pas pour me soumettre maintenant à la tyrannie de ces brutes que j’ai risqué ma vie pendant plus de vingt ans. Leurs méthodes sont intolérables. Mais ils ont compté sans les paysans… Quand les paysans commenceront à agir, leur existence ne sera plus qu’une question de minutes.
- Mais agiront-ils, les paysans ? Le Décret sur la terre ne leur donne-t-il pas satisfaction ? Que demandent-ils de plus ?-
- Ah, le Décret sur la terre ! fit-il, furieux. Eh bien, savez-vous ce que c’est que ce décret ? C’est notre décret, c’est intégralement le programme socialiste-révolutionnaire ! C’est mon parti qui a tracé cette politique après l’examen le plus minutieux des vœux des paysans eux-mêmes. C’est une impudence…

- La garnison fait volte-face, me chuchota-t-il à l’oreille. C’est le commencement de la fin pour les bolchéviks. Voulez-vous assister au renversement de la marée. Venez avec moi.
Il s’engagea dans la Mikhaïlovskaïa au pas de gymnastique et nous derrière lui.
- Quel régiment est-ce ?
- Les bronéviks
C’était grave. Les bronéviks, troupes des automobiles blindées, étaient en effet la clef de la situation. Qui les avait en main était maître de la ville.

Un immense placard reproduisait le manifeste hystérique du Comité exécutif des Députés paysans : « Ils (les bolchéviks) osent dire qu’ils ont l’appui des Soviets des députés paysans… Sans en avoir le droit, ils parlent au nom des Soviets des Députés paysans. Il faut que toute la Russie ouvrière sache que c’est un mensonge et que toute la paysannerie, par la voix du Comité exécutif du Soviet panrusse des Députés paysans, repousse avec indignation toute participation des paysans organisés à cette violation criminelle de la volonté de tous les travailleurs… »

Le Diélo Naroda écrivait : « Une révolution est un soulèvement du peuple tout entier… Qui a reconnu la « seconde révolution »  de MM. Lénine, Trotski et de leurs semblables ? Un petit nombre d’ouvriers, de soldats et de matelots, qu’ils ont réussi à tromper, et personne d’autre… »

A la porte de la gare se tenaient deux soldats baïonnette au canon (…) Un grand jeune homme, à la mine arrogante, qui portait l’uniforme d’étudiant, menait l’attaque (…)

- (…) vous ne comprenez pas. Il y a deux classes, le prolétariat et la bourgeoisie. Nous…
- Oh, je connais cette rengaine interrompit l’étudiant. Vous autres, paysans ignares, il suffit que vous entendiez brailler quelques phrases toutes faites. Aussitôt, sans avoir rien compris, vous vous mettez à les répéter comme des perroquets.
La foule éclata de rire.
- Moi, je suis un étudiant marxiste (…) Vous croyez sans doute que Lénine est un véritable ami du prolétariat ?
- Oui, je le crois, répondait le soldat, au martyre.
- Eh bien, mon ami, savez-vous que Lénine a traversé l’Allemagne dans un wagon plombé ? Savez-vous que Lénine a reçu de l’argent des Allemands ?
- Oh, je ne sais pas grand-chose de tout cela, fit le soldat avec entêtement, mais je trouve que ce qu’il a dit, c’est justement ce que j’ai besoin d’entendre et avec moi tous les gens simples de mon espèce. Voyez-vous, il y a deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat…

La Russie entière avait les regards fixés sur la plaine grise qui s’étend aux portes de Pétrograd, où toutes les forces disponibles de l’ancien régime affrontaient la puissance inorganisée du nouveau : l’inconnu.

- Il faut payer leurs salaires aux cheminots, aux employés des postes et télégraphes. Les banques sont fermées, y compris la Banque d’Etat, clef de la situation. Tous les employés de banque de Russie ont été achetés… Mais Lénine vient de donner l’ordre de forcer à la dynamite l’entrée des sous-sols de la Banque d’Etat (…)
- Pourquoi n’êtes-vous pas au front avec les gardes rouges ? lança une voix rude.
- J’y vais de ce pas, riposta Trotski, et il quitta la tribune. Le visage un peu plus pâle qu’à l’ordinaire, il longea le côté de la salle, entouré d’amis empressés, et se rendit rapidement jusqu’à l’automobile qui l’attendait.

Comment les ouvriers non entraînés recevaient la charge des Cosaques et les arrachaient de leurs selles ; comment le peuple anonyme, s’étant rassemblé pendant la nuit autour du combat,, s’enfla en une marée qui submergea l’ennemi… Le lundi, avant minuit, les Cosaques étaient dispersés et en fuite, abandonnant leur artillerie, et l’armée du prolétariat, avançant alors sur toute la longueur du front, entra à Tsarskoïé avant que l’ennemi eût pu détruire la grande station de TSF d’où les commissaires de Smolny lancèrent aussitôt au monde un hymne de triomphe…

Nous entrâmes dans la salle à manger. Au centre, autour d’une longue table, une vingtaine d’officiers avaient pris place. Ils étaient en grande tenue, avec leurs épées à poignée d’or et d’argent et les rubans et les croix des ordres impériaux. Tous se levèrent avec politesse à mon entrée et une place me fut faire auprès du colonel, un homme de stature et d’aspect imposants, à la barbe grisonnante. Des ordonnances bien stylées servaient le dîner. L’atmosphère était celle de tous les mess d’officiers d’Europe. Où donc était la révolution ?
- Vous n’êtes pas bolchévique ? demande-je à Morovski.
Un sourire fit le tour de la table, mais je surpris un ou deux regards furtifs vers les ordonnances.
- Non, répondit mon ami. Il n’y a qu’un seul officier bolchévique dans le régiment. Il est à Pétrograd ce soir. Le colonel est menchévique, le capitaine Kerlov, là-bas, est Cadet. Moi-même, je suis S.R. de droite… Je crois que la plupart des officiers de l’armée ne sont pas bolchéviques, mais ils sont, comme moi, démocrates : ils pensent qu’ils doivent suivre la masse des soldats…

Toute la journée (…) le cortège funèbre défila, fleuve de bannières rouges, portant des paroles d’espoir et de fraternité, et d’audacieuses prophéties, à travers une foule de cinquante mille âmes (…) Un par un, les cinq cents cercueils furent couchés dans les fosses.
Je compris soudain que le religieux peuple russe n’avait plus besoin de prêtres pour lui ouvrir la voie du ciel. Il était en train d’édifier sur terre un royaume plus splendide que celui des cieux, et pour lequel il était glorieux de mourir.

« Le premier Congrès des Soviets a proclamé, au mois de juin de cette année, les droit des peuples de Russie à disposer d’eux-mêmes (…) y compris la séparation totale et la constitution en Etat indépendant » (Vladimir Oulianov (Lénine) - 14 novembre 1917)
La Rada centrale de Kiev proclama immédiatement l’Ukraine république indépendante et le gouvernement finlandais fit voter une mesure analogue par le Sénat à Helsingfors. Des gouvernements indépendants surgirent en Sibérie et au Caucase…

Trotski se rendit au ministère des Affaires étrangères. Les fonctionnaires refusèrent de le reconnaître.

Presque toute l’intelligentsia étant antibolchévique, il était impossible au Gouvernement soviétique de recruter de nouveaux fonctionnaires…

Les comités de ravitaillement, les administrations des services municipaux d’utilité publique ne fonctionnaient plus ou bien sabotaient.

Avanessov, au nom du groupe de Lénine (…) donna lecture de la résolution officielle du groupe bolchévique : (…) « Le rétablissement de la prétendue « liberté de la presse », c’est-à-dire la restitution pure et simple aux capitalistes, empoisonneurs de la conscience publique, des imprimeries et du papier, serait une capitulation inadmissible devant la volonté du capital, l’abandon d’un des positions les plus importantes de la Révolution ouvrière et paysanne… » (…)
Alors vint Lénine, calme, impassible, le front plissé, parlant lentement, choisissant ses mots ; chaque phrase, tombait comme un coup de marteau (…) « Tolérer l’existence de la presse bourgeoise signifie cesser d’être socialiste. Quand on fait la révolution, on ne peut pas temporiser : il faut aller en avant ou en arrière. Celui qui parle de la liberté de la presse va en arrière et arrête notre marche en avant vers le socialisme. »

Après ce vote, les SR de gauche se déclarèrent obligés de dégager leur responsabilité et quittèrent le Comité militaire révolutionnaire, ainsi que tous les postes importants qu’ils occupaient. Cinq membres du Conseil des commissaires du peuple (…) démissionnèrent en faisant la déclaration suivante : « Nous sommes pour un gouvernement socialiste comprenant tous les partis socialistes (…) En dehors de cette solution nous ne voyons qu’une possibilité : le maintien d’un gouvernement exclusivement bolchévique au moyen du terrorisme politique. »

(…) les déclarations se succédaient, toutes prétendant que le Comité militaire révolutionnaire rendait le travail impossible aux fonctionnaires et appelant la population à l’aide contre Smolny. Mais la masse des ouvriers et des soldats n’y croyait pas. La certitude s’était établie dans l’esprit du peuple que les fonctionnaires sabotaient, affamaient l’armée et la population. Aux queues pour le pain, qui continuaient à s’allonger dans les rues glaciales, ce n’était plus contre le gouvernement qu’on maugréait, comme sous Kérenski, mais contre les tchinovniks, contre les saboteurs…