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vendredi 21 juillet 2017

"Le fil de l'épée" de Charles de Gaulle (1932)

Le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l’on connaît trop bien. Tous les cultes ont leurs tabernacles et il n’y a pas de grand homme pour les domestiques. Il faut donc que dans les projets, la manière, les mouvements de l’esprit, un élément demeure que les autres ne puissent saisir et qui les intrigue, les émeuve, les tienne en haleine.

[…] un parti pris de garder par-devers soi quelque secret de surprise qui risque à toute heure d’intervenir.

jeudi 20 juillet 2017

« Beauté du monde et souffrance des hommes » de François Varillon (1978)

Au fond, la vie de l’esprit, c’est la réflexion sur l’expérience.

… je me demande si le sublime de la vocation chrétienne n’implique pas un tragique […] Si vous supprimez le tragique, est-ce que le sublime restera sublime ? C’est bien pour cela qu’en dehors de notre vocation à partager la vie divine, l’enfer est inconcevable. 

Ni l’enfer, ni le purgatoire, ni le péché originel ne sont intelligibles en dehors de la vocation de l’homme à être divinisé. 

Le respect de Dieu pour notre liberté qui est essentielle à l’amour inclut nécessairement l’éventualité de l’enfer, mais je dis bien éventualité, une éventualité telle que la certitude du salut ne peut être qu’en forme d’espérance. 

Et d’ailleurs, dans tout amour humain, il y a un aspect d’espérance ; j’épouse une femme, sa fidélité n’est pas une certitude d’ordre mathématique, c’est une espérance. Et si j’exclus le risque d’être trompé, mon amour pour cette femme n’est plus de l’ordre de l’amour.

… la Genèse ne se présente pas comme une explication.
[…] Je ne pense pas qu’il y ait une explication au mal, le mal c’est l’injustifiable. A partir du moment où il est expliqué, il n’est déjà plus le mal, du moins en profondeur, puisque vous l’avez intégré dans un système intelligible. 
[…] « L’injustifiable, ce qu’on ne peut ni comprendre, ni aimer »…(Lavelle) 

Qu’est-ce que le corps ? La tendance générale est de le définir comme un ensemble de cellules biologiques ; mais ce corps-là va au tombeau. Faire comprendre que le corps c’est notre histoire est à mon avis extrêmement important ; notre histoire ce sont toutes nos relations, nos décisions. Comment construisons-nous notre histoire ? C’est cette histoire construite par nous qui ressuscite. 

Si l’acte de foi n’engage pas le fond de l’être, peut-on encore parler de foi ? Alors on confond foi et croyances… 

Dieu n’est pas honoré par un acte si peu que ce soit forcé.

… l’amour n’est pas un attribut de Dieu parmi les autres attributs, mais les attributs de Dieu sont les attributs de l’amour. C’est l’amour qui est tout-puissant ; si ce n’est pas l’amour qui est tout-puissant, la toute-puissance de Dieu est purement et simplement païenne.

… le fait de ne pas vouloir progresser n’est pas une cause de mort, c’est déjà la mort même. 

… la tâche de l’homme est de faire l’homme […] Un monde tout fait serait un monde de choses ; un homme tout fait serait chose parmi les choses […] Dieu ne crée pas l’homme libre, Dieu fonde la possibilité pour l’homme de créer sa liberté.

… une décision morale est donc celle qui, provoquée par les faits, se propose de faire triompher les valeurs.

… l’essentiel de la foi, c’est que l’Esprit Saint par grâce a l’initiative transcendante des décisions humaines authentiquement morales, et qu’il leur donne de ce fait une dimension, transhistorique ou éternelle, proprement divine. 

…l’Evangile n’est pas tellement original au niveau d’un programme de vie morale, le Christ n’a pas apporté de véritable nouveauté dans ce domaine-là ; mais c’est une transfiguration de la conscience. 

La justice, c’est le premier temps. Elle est identiquement respect, c’est-à-dire : « vouloir que l’autre soit et soit autre ». 

L’amour est décentration de soi, afin que le centre de soi soit l’autre.

« Le Père et moi, dit Jésus, nous sommes un ».

… le monde se distingue radicalement de Dieu. Dieu dit : je veux que tu sois. […] Mais c’est en vue de s‘unir l’homme en Jésus-Christ.

Il y a les grandes décisions qui sont proprement cruciales, et même au sens étymologique du mot croix. 

« Je t’aime » signifie : je veux dépendre de toi ; il signifie aussi : tu es ma joie. Et cela veut dire pauvreté ; sans toi, je suis pauvre de joie. 

… il y a trois niveaux de groupes humains :
- la foule, où règne l’homme de la force, on joue des coudes, c’est la jungle.
- la société, qui est la foule organisée, institutionnalisée par le droit, et donc avec une autorité qui fait respecter le droit et qui est l’arbitre du droit.
- la communauté, où règne l’amour. 

Offrir : […] ne pas attendre que l’autre demande, épargner à l’autre l’humiliation d’avoir à demander […]. Il faut, en même temps, rester discret en tout, ne pas assassiner les gens avec des offres constantes.

Demander : c’est le verbe de la dépendance, de la faiblesse et du courage. Demander, c’est reconnaître que l’on manque, c’est accepter de dépendre, autrement dit : être l’obligé de quelqu’un. […]

Donner : sans esprit de retour, sans regret, même longtemps après. Il est difficile le don parfait qui n’aliène pas l’autre, qui ne fait pas de moi un donateur ; il faut donner jusqu’au moyen de se passer de moi. 

Pardonner : en tant que pardonner est la forme supérieure du don. J’insiste toujours pour qu’on écrive par-donner, avec un petit tiret, pour qu’on mette en valeur le préfixe « par » qui, dans plusieurs langues, signifie : à fond, jusqu’au bout […]. Pardonner, c’est effacer mon ressentiment, piétiner mon orgueil, faire la paix, la construire. Le pardon n’est pas un coup d’éponge, il est une re-création : pardonner c’est permettre un nouveau départ. 

L’accueil avec le symbolisme du baiser, qui est accueil autant que don – recevoir, accueillir le souffle de l’autre qui signifie l’âme de l’autre


La culture exige toujours un certain effort, mais l’homme cultivé ne donne pas le sentiment de cet effort. Il sait se réserver des heures pour ce travail.

« Gloria Dei vivens homo » (saint Irénée). La gloire de Dieu c’est la vie des hommes.

Yahveh signifie « être avec » […]

[…] j’ai en moi-même la racine de ce qui peut aboutir à Hitler ou à Staline.

[…] l’avoir, le jouir et le pouvoir sont les pulsions qui fondent la société. En soi, ils ne sont pas mauvais, mais quand ils sont exagérés ou déviés, ils engendrent toutes les catastrophes.

« L’amour de l’humanité en dehors de l’amour de Dieu ne peut être qu’une extension de l’amour de soi. » (Fénelon)

Pourquoi le sacrement du mariage ? Pour que les époux aient en eux comme un dynamisme, le dynamisme de leur amour mutuel que nous appelons la force du Saint Esprit.

C’est tous les jours que j’entends des hommes et des femmes me disant : je suis tiède, je fais ce que je peux dans la vie professionnelle, dans ma famille, mais je n’aime pas Dieu. Qu’est-ce que ça veut dire ? Moi non plus je n’aime pas Dieu. Mais je lui donne du temps. Le temps c’est la trame même de notre existence sur laquelle nous brodons notre activité. Alors j’interromps cette activité, j’éteins la lumière, j’allume un cierge qu’il se consomme pour Toi seul. C’est tout ce que je peux faire.

Mais comment être orgueilleux dès qu’on est lucide, quand on a touché du doigt ce qu’on vaut et que la réputation que l’on peut avoir tomberait d’un seul coup si les gens pouvaient voir tout ce qui se trafique à l’intérieur ?

Renan dit : la vérité est peut-être triste. Claudel revient souvent sur ce mot ; pour lui, comme pour moi, c’est le plus abominable blasphème qui soit sorti d’une bouche humaine. Si la vérité est triste, il n’y a plus qu’à plier bagage. L’homme a vocation à la joie.

Toute l’œuvre de Wagner, ce sont les murmures du monde.

L’homme est essentiellement question. C’est de là qu’il faudrait partir et montrer que l’expérience est l’expérience d’un questionnement. […] Le vécu […] n’est humain que s’il implique un questionnement. La philosophie commence quant on prend en compte ce questionnement.
L’essentiel c’est de réfléchir à partir de l’expérience, d’une expérience vraiment humaine. La réflexion pourra devenir extrêmement technique, une sorte d’épure logique, mais qui nous ramènera à l’expérience autrement comprise […] Il ne faut pas s’évader, ni rompre les liens avec l’expérience, mais la logique est forcément une épure – la philosophie est une épure…

… c’est pour le philosophe qu’il est le plus difficile d’être chrétien. Mais je ne serais pas un chrétien authentique, au niveau de l’esprit, si je ne faisais pas droit aux exigences des philosophes.

Notre liberté est nécessairement conditionnée sans quoi elle serait la liberté même de Dieu. Elle n’est pas du tout fait, elle n’est pas un cadeau, elle est en devenir, elle est à faire. Mais est-ce qu’il n’est pas de l’essence de la liberté d’être créé par celui qui la possède ? Ce que nous appelons la contingence, c’est le fait que l’homme est en devenir de sens. Le monde en tant que monde, en tant qu’univers, cosmos, n’a pas de sens. Comment voulez-vous que je cherche ailleurs un sens que dans ma liberté en devenir qui est mon expérience même ?

…on nous le dit souvent : au fond, vous travaillez pour la récompense, ou alors vous vivez dans l’illusion. Pour moi, la véritable question est de savoir quelle est notre espérance. S’ils peuvent nous accuser d’un retour sur soi immoral dans l’espérance, ils ont raison. Mais si, à partir de la manière trop humaine dont j’aime ici-bas, mon espérance est d’aimer comme Dieu aime, si c’est l’espérance d’une gratuité totale, alors je ne les comprends plus.

La foi est une victoire de tous les instants sur un doute qui renaît sans cesse par-dessous. Elle est une certitude, oui, mais une certitude qui n’est jamais une évidence.

J’insiste beaucoup sur la phrase de Jésus dans l’Evangile de saint Jean : « Qui me voit, voit le Père ».

Dieu est peut-être bien mystère pour lui-même…

L’amour ne peut qu’avoir le désir de plus d’amour…

Dieu, finalement, c’est l’anti-Narcisse. Si l’éternité n’est pas figée, il faut bien admettre qu’il y a en Dieu du perpétuellement nouveau.

On n’est jamais sûr dans l’amour. Est-ce que l’amour serait encore amour s’il n’y avait pas d’incertitude ? On serait dans un monde de logique. 

mercredi 19 juillet 2017

"La mort à Venise" de Thomas Mann (1912)

C’était Venise, l’insinuante courtisane, la cité qui tient de la légende et du traquenard, dont l’atmosphère croupissante a vu jadis une luxuriante efflorescence des arts et qui inspira les accents berceurs d’une musique aux lascives incantations. 

Sur les marches de la citerne, au milieu de la place, il s’affala, la fête appuyée à la margelle de pierre. Pas un bruit, l’herbe poussait entre les pavés, des détritus étaient épars alentours. Parmi les maisons inégales et dégradées qui entouraient la place, il y en avait une qui avait l’air d’un palais, avec des fenêtres en ogive derrière lesquelles habitait le vide, et de petits balcons ornés de lions.

Sur la vaste étendue d’eaux basses qui séparait du bord le premier banc de sable, d’un bout à l’autre de la surface, de légères rides couraient […]. Un appareil photographique dont on ne voyait pas à qui il appartenait reposait sur son pied, au bord de l’eau, et le voile noir posé dessus claquait au vent qui avait fraîchi. 

jeudi 13 juillet 2017

« Marcel et la Main Noire » de Claude-Henry du Bord (2012)

Le Gauleiter Robert Wagner a été désigné à Strasbourg (…) Herr Wagner, quarante-quatre ans, la tête de l’emploi, est un ami personnel de Hitler et de Goebbels. Le Führer le connaît depuis 1923, depuis l’école d’infanterie de Munich, et lui accorde une totale liberté d’action (…) Antichrétien convaincu, il estime devoir mettre les Eglises au pas, surtout ces chiens de catholique qui « pensent que les faibles sont les plus forts », une idée de fou furieux, de subalterne, de dégénéré. En 1940, il a fait incarcérer Mgr Gröber, archevêque de Fribourg, à cause de son sermon de la Saint-Sylvestre, jugé subversif, mais le Führer n’était pas pressé et préférait, disait-il, attendre « la victoire finale » pour en finir avec les chrétiens (…) Mêmes initiales que l’Enchanteur de Bayreuth, RW, qu’il a fait broder sur ses mouchoirs de fil blanc.

- Mon père dit que c’est le Front Populaire qui nous a mis dedans, ça nous a rendus mous, flasques comme des boyaux de poulet. Ils en prennent des vacances, les Allemands ? Je t’en fiche ! Ils empilent les caisses de balles, les obus, peignent leurs tanks en vert pendant qu’on part en congés payés et qu’on fait grève sur grève (…) Les Français sont des gonzesses !
- Tu dis n’importe quoi !

Jeanne d’Arc n’était qu’une pucelle, une gamine, une gardeuse de moutons illettrée ; elle n’avait pas la stature d’un capitaine d’alors, des brutes, presque des sauvages. Vous êtes-vous jamais demandé comment cette donzelle avait réussi à se faire obéir par ces chevaliers aguerris qui puaient la bouse ? Ils étaient subjugués par la puissance de sa foi, de ses convictions, de sa mission et, surtout, elle les aimait, d’un amour pur et sans borne. Se faire aimer, voilà le nerf de la guerre, le moteur de tout. Qui sait aimer obtient tout. Ce n’est pas pour rien que Napoléon partageait la soupe de ses grognards et dormait avec eux. Quand le soldat se sent aimé, il se fait tuer de bon cœur ! Les indifférents, les indolents précipitent la chute de ce monde, de la République et de ses valeurs.

Un gars du Nord, Pétain, discret sur ses opinions personnelles, un catholique qui, gamin, servait la messe… Tout le monde l’apprécie, le respecte, même Léon Blum qui le décrit, le 3 mars 1939, dans Le Populaire, comme « le plus noble et le plus humain de nos chefs militaires »…

Parce que la ville compte le plus grand nombre de chambres d’hôtels de France, qu’il sera possible de transformer en ambassades et ministères, que son standard téléphonique est flambant neuf, que Pierre Laval possède un château non loin, près de Châteldon… Les Vichyssois n’ont rien demandé, la décision leur est imposée ; ils regardent, impuissants, leur opéra devenir le siège de la Chambre des députés…

Dès la mi-juin 1940, les Allemands ordonnent le retour des Alsaciens et Mosellans dans les territoires annexés au Reich… L’injonction a été transmise aux populations évacuées ; la majeure partied décide de n’en rien faire.

(…) une espèce de jargon né de l’esprit du Führer qui adore recycler les mots dans un sens nouveau (…) charakterlich, qui signifie « inébranlable de caractère », forgé de toute pièce pour symboliser une des principales vertus de « l’homme nouveau » (…) Ils préfèrent dire « évacuer » au lieu de « déporter », « se déclarer » au lieu de « se constituer prisonnier » ; ils préconisent la pacification, qui revient à mettre en place une campagne de mise à mort des opposants. Tout se passe sans cesse Planmänig : comme prévu ; ils voient partout des « fanatiques », inventent un nouveau verbe pour dire « tuer » : liquidieren

Pas un pfennig n’est destiné à améliorer l’ordinaire, tout l’argent dont la Main Noire dispose est réservé à l’achat d’encre, de papier, de fournitures, de colle, de médicaments, de vivres. « Pas question de s’offrir des cigarettes, on ne fume pas au lieu de se battre ; pas question de boire la goutte, l’alcool rend idiot, distrait, inefficace », prévient Marcel en comptant avec Charles le butin des rapines opérées dans plus d’une centaine de véhicules pillés par l’organisation.

Jean-Pierre Mourer, par exemple, ancien député communiste de Strasbourg en 1928, devenu par opportunisme membre de la Gauche indépendante, et réélu, a été nommé, en janvier, Kreisleiter - chef local du parti nazi et de l’administration - de Mulhouse par les autorités allemandes (…) Mais celui qui a depuis germanisé son prénom et se fait appeler  Hans-Peter Murer apprend vite, il s’adapte…

(…) la prison Sainte-Marguerite, qui, soixante ans plus tard, allait devenir le siège de la prestigieuse École nationale d’administration…

La campagne de Russie permet de comprendre la genèse du tristement célèbre décret sur les prisonniers, Nacht und Nebel - Nuit et brouillard (…) Hitler veut « maintenir l’ordre dans les pays conquis à l’Ouest » pendant qu’il attaque son ennemi à l’Est (…) C’est en France, au cours de l’été et de l’automne 1941, qu’il trouve le prétexte politique pour justifier de nouvelles mesures (…) La réflexion du Führer aboutir à la publication des décrets dits NN - Nacht und Nebel Erlass. Pourquoi cette dénomination, vite réduite à son sigle ? C’est dans L’Or du Rhin, l’opéra de Richard Wagner, qui jouit de l’admiration du Führer, que l’on trouve le sens communément admis de ce symbole ; sur la scène, un personnage en maudit un autre : « Nacht un Nebel niemand gleich ! » - Nuit et brouillard plus personne ! - dont aussitôt la forme humaine disparaît dans une colonne de fumée…

mardi 20 juin 2017

« Les mains du miracle » de Joseph Kessel (1960)

Mais, à mesure qu’il assimilait les leçons de son nouveau maître, Kersten voyait qu’il n’existait pas de commune mesure entre l’école finlandaise (dont il savait pourtant qu’elle n’avait pas de rivale en Europe) et la tradition d’Extrême-Rient dont le vieux lama-médecin lui transmettait les principes et les gestes (…) Selon la science chinoise et tibétaine, enseignée par le docteur Kô, le masseur avait en effet pour premier devoir de découvrir, sans aucune aide étrangère et sans même prêter attention aux plaintes de son patient, la nature de la souffrance et situer son siège, sa source.

Enfin, pour passer le temps, il eut recours à la petite bibliothèque personnelle que Himmler avait amenée et qu’il mit avec empressement à la disposition de son médecin.
Alors Kersten fit une découverte qui le stupéfia. Tous les livres du maître des S.S. et de la Gestapo se rapportaient à la religion. Il y avait là, outre les grandes illuminations prophétiques, comme les Védas, la Bible, l’Evangile, le Coran, il y avait, soit d’origine allemande, soit traduits du français, de l’anglais, du latin, du grec ou de l’hébreu, des exégèses et des commentaires, des traités de théologie, des textes mystiques, des ouvrages sur la juridiction de l’Eglise à toutes les époques.
Quand Kesrten eut achevé de reconnaître ces volumes, il demanda à Himmler :
- Vous m’avez bien affirmé qu’un vrai national-socialiste ne peut pas appartenir à une confession quelconque ?
- Assurément, dit Himmler.
- Mais alors ? demanda encore Kersten, en montrant les rayons de la bibliothèque de campagne.
Himmler rit franchement.
- Non, non, je ne suis pas converti, dit-il. Ces livres sont des simples instruments de travail.
- Je ne comprends pas, dit Kersten.
La figure de Himmler devient soudain sérieuse, exaltée, et, avant même qu’elle ne parlât, Kersten sut qu’il allait prononcer le nom de son idole. Himmler dit en effet :
- Hitler m’a chargé d’une tâche essentielle. Je dois préparer la nouvelle religion nationale-socialiste. Je dois rédiger la nouvelle Bible, celle de la foi germanique.
- Je ne comprends pas, répéta Kersten.
Himmler dit alors :
- Le Führer est décidé, après la victoire du IIIè Reich, à supprimer le christianisme dans toute la Grande Allemagne, c’est-à-dire l’Europe, et à établir, sur ses ruines, la foi germanique. Elle conservera la notion de Dieu, mais très vague, très confuse. Et le Führer prendra la place du Christ comme Sauveur de l’Humanité. Ainsi des millions et des millions d’hommes invoqueront, dans leurs prières, le seul nom de Hitler et, cent ans plus tard, on ne connaîtra plus que la religion nouvelle qui durera des siècles et des siècles.

- Vous me soignez si bien, dit Himmler, et je nous vous ai pas encore payé le moindre honoraire.
- Vous savez bien, Reichsführer, que je ne fixe pas mes honoraires par séance, mais par cure entière, dit Kersten.
- Je sais, je sais, dit Himmler. Cela n’empêche pas que j’aie très mauvaise conscience. Vous avez à vivre et comment vivre sans argent ? Il faut me dire la somme que je vous dois.
Ce fut alors que vint à Kersten l’une de ces intuitions qui sont décisives pour toute une vie. Il sut que, s’il acceptait d’être payé par Himmler, il deviendrait à ses yeux un médecin ordinaire, un simple salarié à son service et que Himmler se sentirait dégagé de toute obligation à son égard dans la mesure même où son traitement lui coûterait cher. Car Himmler, et Kersten le savait, ne disposait que de très modestes ressources personnelles. Son fanatisme et son manque de besoins faisaient de lui le seul dignitaire honnête - et d’autant plus inaccessible -parmi les grands chefs nazis.

Il comptait sur une faiblesse du Reichsführer, bien connue dans son entourage, et souvent moquée par les officiers S.S. de haut rang. Himmler, ce pédant chétif et malingre, étriqué au moral comme au physique, dont la vie était strictement, petitement réglée entre ses dossiers, son régime alimentaire, son épouse et sa maîtresse d’une égale insignifiance, rêvait d’être en personne le surhomme dont il voulait faire le prototype de l’Allemand : athlétique, guerrier, mangeur et buveur, intrépide, étalon inépuisable pour la reproduction de la race élue.
Parfois, il essayait de vivre ce rêve. Il convoquait son état-major pour des exercices de gymnastique auxquels il prenait part. La misère de ses muscles, sa gaucherie, sa raideur faisaient alors de lui une silhouette risible et clownesque, une sorte de « Charlot parmi les S.S. ». Ses mouvement étaient la caricature de ceux qu’exécutaient en même temps que lui des corps violents et souples, rompus, endurcis à toutes les épreuves.

C’était à présent seulement qu’il prenait conscience de la mission qui lui était attribuée par les détours du destin. Un champ sans limites s’offrait, où il pouvait aider toute une humanité vouée au tourment, réduite au désespoir (…) ll trembla pour sa femme, pour son fils.
Mais d’autre part, il se disait : « Si, justement à cause des heures redoutables qui se préparent, je ne donne pas une garantie entière de loyauté, d’attachement et de confiance à Himmler, ma mission devient impossible. Et la seule garantie de cette nature est le retour de ma femme et de mon enfant » (…)
Et Irmard Kersten, qui, en effet, adorait Harztwalde et les huit chevaux, les vingt-cinq vaches, les douze truies et leur mâle énorme, et les cent vingt poules dont elle prenait soin, et qui n’avait aucune notion des difficultés qui attendaient son mari en Allemagne, se réjouit de retrouver le domaine enchanté.
Quand Kersten monta dans l’avion de Stockholm pour Berlin, il avait le cœur très lourd, mais aussi la certitude que sa décision était celle qu’il fallait : sa vie et même celle de sa famille ne devaient pas compter en regard de la tâche qu’il entreprenait.

Le regard de Himmler s’arrêta sur les mains du docteur. Voilà cinq années que, fortes, douces, habiles, miraculeuses, elles extirpaient la souffrance de son corps. Et, depuis cinq années, le docteur était le seul homme au monde auquel Himmler avait pu livrer toujours davantage ses espoirs, ses craintes, ses rêves. Quel médecin ! Quel confident ! La Finlande aurait pu se montrer cent fois plus ignoble encore-et perfide- que Kersten restait le guérisseur, l’ami, le Bouddha bienfaisant. Malheur à qui oserait toucher un seul de ses cheveux !

Le 12 mars 1945, dans une chambre lugubre du sanatorium pour soldats S.S., Himmler, en présence de Kersten et de Brandt, rédigea de sa main sur une pauvre table en bois blanc un accord qu’il dénomma lui-même : « CONTRAT AU NOM DE L’HUMANITÉ ». Il y était porté que :
1) Les camps de concentration ne seraient pas dynamités ;
2) Le drapeau blanc y flotterait à l’arrivée des Alliés ;
3) On n’exécuterait plus un seul Juif et les Juifs seraient traités comme les autres prisonniers ;
4) La Suède pourrait envoyer des colis individuels aux prisonniers juifs.
Sous ce contrat, Himmler d’abord, puis Kersten apposèrent leur signature.
Deux jours après (…) Kersten, qui continuait de soigner Himmler au sanatorium des soldats S.S., évita une autre extermination massive. Il s’agissait de La Haye. Les troupes allemandes tenaient encore la capitale de la Hollande (…) « Cette ville de traîtres germaniques doit mourir avant nous et jusqu’au dernier homme. »

mardi 6 juin 2017

« Robinson des mers du Sud » de Tom Neale (1982)

Je savais déjà qu’au cours du grand ouragan de 1942 seize des vingt-deux îlots du lagon avaient été littéralement submergés en l’espace de quelques heures. Frisbie s’était fait prendre au piège sur Anchorage avec ses quatre enfants et les garde-côtes. Il avait sauvé la vie de ses enfants en les attachant dans la fourche des arbres de « tamanu », dont les branches sont assez flexibles pour ne pas casser, jusqu’à ce que le plus gros de la tempête fût passé.

Parfois il m’arrivait de manger un des ces crabes de cocotiers (…) Ce sont d’affreuses et puissants créatures d’au moins trente centimètres de long, pourvues d’une paire de pinces capables de vous sectionner un doigt. Je connais des insulaires qui considèrent leur queue comme un mets de choix, mais personnellement je les trouve trop riches. De plus, les crabes de cocotiers sont des nécrophages qui mangent n’importe quoi. Si j’étais mort sur l’île, ils auraient dévoré mon cadavre.

Pour plus de sûreté, je les plongeai dans l’eau un à un, sachant que si un œuf est frais il reposera sur le côté au fond du récipient (…) s’il est vieux, on le repère aussitôt parce qu’il flotte tout simplement en surface.

Il me restait donc une chose à faire : puisqu’il n’y avait pas d’abeilles, je fertiliserais les fleurs à la main (…) les étamines porteuses de pollen sur les fleurs mâles étaient en général plus longues. Dans la plupart des cas, il me suffisait de cueillir une fleur mâle et de frotter le pollen sur la fleur femelle (…) Les tomates se montrèrent plus récalcitrantes (…) Comme je ne pouvais pratiquement pas distinguer les fleurs mâles des femelles parmi ces fleurs qui pendaient en grappes, le plus simple consista à passer mon pinceau d’une fleur à l’autre sans en couper aucune. Je traitai deux ou trois fois tout le carré de tomates, d’abord dans un sens, puis dans l’autre - et l’opération réussit.

Malgré tant d’années passées dans les îles, je n’avais jamais assisté au dépeçage d’une tortue. Je tâtai le dessous de son cou épis comme du cuir, et elle rentra aussitôt la tête jusqu’au bord de la carapace. Après réflexion, j’allais à la cabane, où je m’emparai d’un marteau. Puis je retournai à la plage et assenai sur la tête de l’animal un coup formidable. Son cou s’affaissa et je lui coupai la tête - opération difficile et abominable. Mais comme je peinais à couper cette peau rugueuse, pantelant de fatigue sous le soleil qui écrasait la plage, je ne cessais de m’encourager : « Neale, c’est de la viande, il faut le faire si tu veux te maintenir en vie. » (…) je découvris qu’une partie de la viande était verdâtre et une autre rouge. Je savais que les Maoris mangent la viande verte, mais, tout affamé que je fus, je ne pus me faire à cette idée.

C’est pourquoi je ne me risquais jamais à sortir en canot si le baromètre montrait le moindre signe d’un possible mauvais temps. Je ne savais que trop bien avec quelle rapidité le Pacifique peut changer d’humeur ; tantôt calme et tranquille et, l’instant d’après, devant un chaudron de forces titanesques.

J’avais presque réussi quand une autre rafale m’atteignit et la voile se gonfla en plein sur moi. Sans avertissement, le bateau chavira gentiment, la quille en l’air (…) Quelque part sous l’eau, le mât devait pointer vers le fond et je me dis que si seulement je pouvais l’atteindre et lui donner une bonne poussée j’aurais une chance de redresser le bateau. Ce n’était pas tellement une question de force. En appliquant l’effort au bon endroit, un bateau chaviré avec son mât aura une tendance naturelle à se retourner dans le bon sens (…)
Je pris une bouffée d’air et d’écume en nageant dans le violent clapot, quand je sentis quelque chose me frotter la jambe. Si c’était un requin, il n’y avait rien à faire. Mais le contact avec une partie dur me fit comprendre qu’il s’agissait plutôt du mât (…)
Mais si je voulais le mettre à l’endroit, il n’y avait rien d’autre à faire que de redresser le mât. Tant qu’il y aurait du vent, cette manœuvre serait impossible (…) je m’attaquais à la tâche essentielle, qui consistait à désolidariser le mât et les voiles du bateau. Cette opération me prit au moins une heure. Plus tard, comme je racontais à quelqu’un comment j’y étais parvenu, il me répondit froidement que c’était impossible (…)
J’avais perdu mon écope au cours du chavirement, aussi, après m’être reposé un peu, suspendu au plat-bord, je commençai d’évacuer l’eau avec mes mains. Le vent s’était considérablement calmé mais les vagues étaient encore assez hautes pour passer par-dessus bord.

En repensant à ces mois où les naufragés séjournèrent avec moi, je suis encore étonné qu’il n’y ait jamais eu entre nous un mot plus haut que l’autre. Ils s’adaptèrent de façon remarquable à la situation et se firent une philosophie qui leur permit d’accepter les choses sans une plainte ni un mouvement d’humeur (…) Ed était un homme remarquable. Il ne rouspéta jamais, il ne donna même jamais l’impression d’être soucieux. Et c’est seulement lorsqu’ils furent sauvés et qu’Ed n’eut plus à maîtriser son exaltation, que je compris ce qu’il avait enduré secrètement pendant tout ce temps pour ne pas inquiéter sa femme et sa fille.