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mardi 20 juin 2017

« Les mains du miracle » de Joseph Kessel (1960)

Mais, à mesure qu’il assimilait les leçons de son nouveau maître, Kersten voyait qu’il n’existait pas de commune mesure entre l’école finlandaise (dont il savait pourtant qu’elle n’avait pas de rivale en Europe) et la tradition d’Extrême-Rient dont le vieux lama-médecin lui transmettait les principes et les gestes (…) Selon la science chinoise et tibétaine, enseignée par le docteur Kô, le masseur avait en effet pour premier devoir de découvrir, sans aucune aide étrangère et sans même prêter attention aux plaintes de son patient, la nature de la souffrance et situer son siège, sa source.

Enfin, pour passer le temps, il eut recours à la petite bibliothèque personnelle que Himmler avait amenée et qu’il mit avec empressement à la disposition de son médecin.
Alors Kersten fit une découverte qui le stupéfia. Tous les livres du maître des S.S. et de la Gestapo se rapportaient à la religion. Il y avait là, outre les grandes illuminations prophétiques, comme les Védas, la Bible, l’Evangile, le Coran, il y avait, soit d’origine allemande, soit traduits du français, de l’anglais, du latin, du grec ou de l’hébreu, des exégèses et des commentaires, des traités de théologie, des textes mystiques, des ouvrages sur la juridiction de l’Eglise à toutes les époques.
Quand Kesrten eut achevé de reconnaître ces volumes, il demanda à Himmler :
- Vous m’avez bien affirmé qu’un vrai national-socialiste ne peut pas appartenir à une confession quelconque ?
- Assurément, dit Himmler.
- Mais alors ? demanda encore Kersten, en montrant les rayons de la bibliothèque de campagne.
Himmler rit franchement.
- Non, non, je ne suis pas converti, dit-il. Ces livres sont des simples instruments de travail.
- Je ne comprends pas, dit Kersten.
La figure de Himmler devient soudain sérieuse, exaltée, et, avant même qu’elle ne parlât, Kersten sut qu’il allait prononcer le nom de son idole. Himmler dit en effet :
- Hitler m’a chargé d’une tâche essentielle. Je dois préparer la nouvelle religion nationale-socialiste. Je dois rédiger la nouvelle Bible, celle de la foi germanique.
- Je ne comprends pas, répéta Kersten.
Himmler dit alors :
- Le Führer est décidé, après la victoire du IIIè Reich, à supprimer le christianisme dans toute la Grande Allemagne, c’est-à-dire l’Europe, et à établir, sur ses ruines, la foi germanique. Elle conservera la notion de Dieu, mais très vague, très confuse. Et le Führer prendra la place du Christ comme Sauveur de l’Humanité. Ainsi des millions et des millions d’hommes invoqueront, dans leurs prières, le seul nom de Hitler et, cent ans plus tard, on ne connaîtra plus que la religion nouvelle qui durera des siècles et des siècles.

- Vous me soignez si bien, dit Himmler, et je nous vous ai pas encore payé le moindre honoraire.
- Vous savez bien, Reichsführer, que je ne fixe pas mes honoraires par séance, mais par cure entière, dit Kersten.
- Je sais, je sais, dit Himmler. Cela n’empêche pas que j’aie très mauvaise conscience. Vous avez à vivre et comment vivre sans argent ? Il faut me dire la somme que je vous dois.
Ce fut alors que vint à Kersten l’une de ces intuitions qui sont décisives pour toute une vie. Il sut que, s’il acceptait d’être payé par Himmler, il deviendrait à ses yeux un médecin ordinaire, un simple salarié à son service et que Himmler se sentirait dégagé de toute obligation à son égard dans la mesure même où son traitement lui coûterait cher. Car Himmler, et Kersten le savait, ne disposait que de très modestes ressources personnelles. Son fanatisme et son manque de besoins faisaient de lui le seul dignitaire honnête - et d’autant plus inaccessible -parmi les grands chefs nazis.

Il comptait sur une faiblesse du Reichsführer, bien connue dans son entourage, et souvent moquée par les officiers S.S. de haut rang. Himmler, ce pédant chétif et malingre, étriqué au moral comme au physique, dont la vie était strictement, petitement réglée entre ses dossiers, son régime alimentaire, son épouse et sa maîtresse d’une égale insignifiance, rêvait d’être en personne le surhomme dont il voulait faire le prototype de l’Allemand : athlétique, guerrier, mangeur et buveur, intrépide, étalon inépuisable pour la reproduction de la race élue.
Parfois, il essayait de vivre ce rêve. Il convoquait son état-major pour des exercices de gymnastique auxquels il prenait part. La misère de ses muscles, sa gaucherie, sa raideur faisaient alors de lui une silhouette risible et clownesque, une sorte de « Charlot parmi les S.S. ». Ses mouvement étaient la caricature de ceux qu’exécutaient en même temps que lui des corps violents et souples, rompus, endurcis à toutes les épreuves.

C’était à présent seulement qu’il prenait conscience de la mission qui lui était attribuée par les détours du destin. Un champ sans limites s’offrait, où il pouvait aider toute une humanité vouée au tourment, réduite au désespoir (…) ll trembla pour sa femme, pour son fils.
Mais d’autre part, il se disait : « Si, justement à cause des heures redoutables qui se préparent, je ne donne pas une garantie entière de loyauté, d’attachement et de confiance à Himmler, ma mission devient impossible. Et la seule garantie de cette nature est le retour de ma femme et de mon enfant » (…)
Et Irmard Kersten, qui, en effet, adorait Harztwalde et les huit chevaux, les vingt-cinq vaches, les douze truies et leur mâle énorme, et les cent vingt poules dont elle prenait soin, et qui n’avait aucune notion des difficultés qui attendaient son mari en Allemagne, se réjouit de retrouver le domaine enchanté.
Quand Kersten monta dans l’avion de Stockholm pour Berlin, il avait le cœur très lourd, mais aussi la certitude que sa décision était celle qu’il fallait : sa vie et même celle de sa famille ne devaient pas compter en regard de la tâche qu’il entreprenait.

Le regard de Himmler s’arrêta sur les mains du docteur. Voilà cinq années que, fortes, douces, habiles, miraculeuses, elles extirpaient la souffrance de son corps. Et, depuis cinq années, le docteur était le seul homme au monde auquel Himmler avait pu livrer toujours davantage ses espoirs, ses craintes, ses rêves. Quel médecin ! Quel confident ! La Finlande aurait pu se montrer cent fois plus ignoble encore-et perfide- que Kersten restait le guérisseur, l’ami, le Bouddha bienfaisant. Malheur à qui oserait toucher un seul de ses cheveux !

Le 12 mars 1945, dans une chambre lugubre du sanatorium pour soldats S.S., Himmler, en présence de Kersten et de Brandt, rédigea de sa main sur une pauvre table en bois blanc un accord qu’il dénomma lui-même : « CONTRAT AU NOM DE L’HUMANITÉ ». Il y était porté que :
1) Les camps de concentration ne seraient pas dynamités ;
2) Le drapeau blanc y flotterait à l’arrivée des Alliés ;
3) On n’exécuterait plus un seul Juif et les Juifs seraient traités comme les autres prisonniers ;
4) La Suède pourrait envoyer des colis individuels aux prisonniers juifs.
Sous ce contrat, Himmler d’abord, puis Kersten apposèrent leur signature.
Deux jours après (…) Kersten, qui continuait de soigner Himmler au sanatorium des soldats S.S., évita une autre extermination massive. Il s’agissait de La Haye. Les troupes allemandes tenaient encore la capitale de la Hollande (…) « Cette ville de traîtres germaniques doit mourir avant nous et jusqu’au dernier homme. »

mardi 6 juin 2017

« Robinson des mers du Sud » de Tom Neale (1982)

Je savais déjà qu’au cours du grand ouragan de 1942 seize des vingt-deux îlots du lagon avaient été littéralement submergés en l’espace de quelques heures. Frisbie s’était fait prendre au piège sur Anchorage avec ses quatre enfants et les garde-côtes. Il avait sauvé la vie de ses enfants en les attachant dans la fourche des arbres de « tamanu », dont les branches sont assez flexibles pour ne pas casser, jusqu’à ce que le plus gros de la tempête fût passé.

Parfois il m’arrivait de manger un des ces crabes de cocotiers (…) Ce sont d’affreuses et puissants créatures d’au moins trente centimètres de long, pourvues d’une paire de pinces capables de vous sectionner un doigt. Je connais des insulaires qui considèrent leur queue comme un mets de choix, mais personnellement je les trouve trop riches. De plus, les crabes de cocotiers sont des nécrophages qui mangent n’importe quoi. Si j’étais mort sur l’île, ils auraient dévoré mon cadavre.

Pour plus de sûreté, je les plongeai dans l’eau un à un, sachant que si un œuf est frais il reposera sur le côté au fond du récipient (…) s’il est vieux, on le repère aussitôt parce qu’il flotte tout simplement en surface.

Il me restait donc une chose à faire : puisqu’il n’y avait pas d’abeilles, je fertiliserais les fleurs à la main (…) les étamines porteuses de pollen sur les fleurs mâles étaient en général plus longues. Dans la plupart des cas, il me suffisait de cueillir une fleur mâle et de frotter le pollen sur la fleur femelle (…) Les tomates se montrèrent plus récalcitrantes (…) Comme je ne pouvais pratiquement pas distinguer les fleurs mâles des femelles parmi ces fleurs qui pendaient en grappes, le plus simple consista à passer mon pinceau d’une fleur à l’autre sans en couper aucune. Je traitai deux ou trois fois tout le carré de tomates, d’abord dans un sens, puis dans l’autre - et l’opération réussit.

Malgré tant d’années passées dans les îles, je n’avais jamais assisté au dépeçage d’une tortue. Je tâtai le dessous de son cou épis comme du cuir, et elle rentra aussitôt la tête jusqu’au bord de la carapace. Après réflexion, j’allais à la cabane, où je m’emparai d’un marteau. Puis je retournai à la plage et assenai sur la tête de l’animal un coup formidable. Son cou s’affaissa et je lui coupai la tête - opération difficile et abominable. Mais comme je peinais à couper cette peau rugueuse, pantelant de fatigue sous le soleil qui écrasait la plage, je ne cessais de m’encourager : « Neale, c’est de la viande, il faut le faire si tu veux te maintenir en vie. » (…) je découvris qu’une partie de la viande était verdâtre et une autre rouge. Je savais que les Maoris mangent la viande verte, mais, tout affamé que je fus, je ne pus me faire à cette idée.

C’est pourquoi je ne me risquais jamais à sortir en canot si le baromètre montrait le moindre signe d’un possible mauvais temps. Je ne savais que trop bien avec quelle rapidité le Pacifique peut changer d’humeur ; tantôt calme et tranquille et, l’instant d’après, devant un chaudron de forces titanesques.

J’avais presque réussi quand une autre rafale m’atteignit et la voile se gonfla en plein sur moi. Sans avertissement, le bateau chavira gentiment, la quille en l’air (…) Quelque part sous l’eau, le mât devait pointer vers le fond et je me dis que si seulement je pouvais l’atteindre et lui donner une bonne poussée j’aurais une chance de redresser le bateau. Ce n’était pas tellement une question de force. En appliquant l’effort au bon endroit, un bateau chaviré avec son mât aura une tendance naturelle à se retourner dans le bon sens (…)
Je pris une bouffée d’air et d’écume en nageant dans le violent clapot, quand je sentis quelque chose me frotter la jambe. Si c’était un requin, il n’y avait rien à faire. Mais le contact avec une partie dur me fit comprendre qu’il s’agissait plutôt du mât (…)
Mais si je voulais le mettre à l’endroit, il n’y avait rien d’autre à faire que de redresser le mât. Tant qu’il y aurait du vent, cette manœuvre serait impossible (…) je m’attaquais à la tâche essentielle, qui consistait à désolidariser le mât et les voiles du bateau. Cette opération me prit au moins une heure. Plus tard, comme je racontais à quelqu’un comment j’y étais parvenu, il me répondit froidement que c’était impossible (…)
J’avais perdu mon écope au cours du chavirement, aussi, après m’être reposé un peu, suspendu au plat-bord, je commençai d’évacuer l’eau avec mes mains. Le vent s’était considérablement calmé mais les vagues étaient encore assez hautes pour passer par-dessus bord.

En repensant à ces mois où les naufragés séjournèrent avec moi, je suis encore étonné qu’il n’y ait jamais eu entre nous un mot plus haut que l’autre. Ils s’adaptèrent de façon remarquable à la situation et se firent une philosophie qui leur permit d’accepter les choses sans une plainte ni un mouvement d’humeur (…) Ed était un homme remarquable. Il ne rouspéta jamais, il ne donna même jamais l’impression d’être soucieux. Et c’est seulement lorsqu’ils furent sauvés et qu’Ed n’eut plus à maîtriser son exaltation, que je compris ce qu’il avait enduré secrètement pendant tout ce temps pour ne pas inquiéter sa femme et sa fille.

samedi 3 juin 2017

« Les Jésuites - Histoire de pouvoirs » d’Alain Woodrow (1984)

Sait-on que les anciens élèves des jésuites sont 3 750 000 dans le monde, dont 60 000 en France ? Ils sont groupés en associations, dans le but de maintenir des liens d’amitié et de solidarité entre eux et d’aider les institutions d’enseignement jésuite, soit un réseau d’environ 1300 collèges ou université, où enseignent 10 000 jésuites.

Qu’y a-t-il, il est vrai, de commun entre Fidel Castro et le général Jaruzelski, entre Luis Bunuel et Alfred Hitchcock ? (…) La liste des grands hommes qui sont passés entre les mains des « bons pères » est longue et souvent paradoxale. Citons, pour la France, parmi les plus connus : Descartes, Corneille, Colbert, Condé, Molière, Voltaire, Diderot, Turgot, Balzac, Foch, Lyautey, Charles de Foucauld, de Lattre de Tassigny, Saint-Exupéry, Charles de Gaulle…

(…) inventé la lanterne magique…

Ses 25 000 membres répartis dans le monde entier (…) A Rome, les jésuites ont la charge de plusieurs université, dont la célèbre Grégorienne (…) Il y aussi l’Institut biblique pontifical (…) et l’Institut pontifical des études orientales, fondé en 1917 (…) Radio Vatican, placé, nous l’avons vu, sous leur responsabilité…

Depuis 1965, année record où les effectifs atteignaient le chiffre de 36 038 (…) 25 000 en 1990 (…) « Le nombre n’est pas très important. Un saint sera toujours plus utile à l’Eglise qu’une armée de jésuites » (père Pedro Arrupe).

François Xavier s’embarque le 7 avril 1541 (…) Un gentilhomme du roi lui conseille de prendre au moins un serviteur pour laver ses affaires, car de tels travaux sont incompatibles avec la dignité de nonce. La réplique de François aurait été cinglante : « Senor, c’est cette dignité qui a réduit l’Eglise de Rome à son état actuel, le meilleur moyen d’acquérir une vraie dignité est de laver son propre linge. »
(…) Plus tard, le jésuite se rend même sans interprète auprès des populations indigènes  « Vous pouvez imaginer, écrit-il, les exhortation que je serai capable de leur faire, eux ne me comprenant pas, et moi les comprenant encore moins (…) Je baptise les nouveaux-nés qui se présentent à moi, point n’est besoin pour cela d’un interprète. »
Une telle pratique, qui consiste à baptiser des populations non seulement en masse mais encore sans que les « nouveaux convertis » comprennent ne serait-ce que les rudiments de la foi à laquelle ils sont censés adhérer par le baptême, est choquante, à juste titre, pour notre mentalité moderne. Il faut rappeler, toutefois, que la notion de liberté religieuse n’existait pas à l’époque ; et, surtout, que les missionnaires chrétiens étaient persuadés, suivant la théologie de la rédemption alors admise, qu’ils arrachaient les païens, grâce au baptême, aux flammes de l’enfer.

C’est le remarquable esprit de corps des jésuites, fondé sur l’obéissance totale, qui a fait de la Compagnie, déjà du vivant de son fondateur, ce corps d’élite, pour ne pas dire cette « force de frappe », efficace et redouté.

Le Concile de Trente (1545). Vingt-huit évêques seulement sont présents à la cérémonie d’ouverture, dont un seul Français.

Sa vie durant, le fondateur des jésuites se méfiera des « intellectuels », à commencer par Erasme. Les compagnons, comme Ignace, écrivent des milliers de lettres. Mais aucun traité de grande portée littéraire, philosophique ou théologique chez eux, c’est la pragmatisme qui prime.

Ignace ne fait pas de détail. Il demande à ses gens l’écoute et l’amour des personnes. Il ne tolère aucune « faiblesse » devant les idées.

(…) à partir de 1540, il est surtout occupé par une tâche d’une autre nature : rédiger les Constitutions demandées par Paul III.

C’est ainsi, par exemple, qu’il établit des « règles pour le maintien extérieur » qui exigent de baisser les yeux devant son interlocuteur. Le regard courbe du jésuite !

La docilité du jésuite sera donc absolue - du moins en principe ! Il devra non seulement exécuter sans discuter les ordres et accomplir fidèlement, au détail près, toute mission requise, mais aussi conformer son jugement personnel à celui de son supérieur.

Ignace, note son compagnon Ribadeneira, « était persuadé qu’il vaut mieux essayer de trouver Dieu en tout ce que l’on fait plutôt que de consacrer beaucoup de temps à la prière… Quant à la mortification, il aimait et estimait celle qui touche à l’honneur et à l’estime de soi-même - spécialement pour les personnes entourées de considération - bien plus que celle qui afflige la chair par des jeûnes, des disciplines et des cilices."

L’Angleterre a beaucoup contribué à écrire cette page sanglante de leur histoire (…) l’anglicanisme est devenu religion d’Etat (…) En dépit des persécutions, les jésuites poursuivent leur action en vivant dans la clandestinité.

A partir de 1578, le père Alexandre Valignano, nommé visiteur et supérieur de tous les jésuites d’Extrême-Orient, fait de fréquents et longs séjours au Japon (…) Valiganano s’est forgé une conviction. L’Europe ne connaît rien du Japon. L’étude approfondie de la langue et de la civilisation, l’adoption du mode de vie japonais et l’observance stricte des règles de courtoisies sont absolument nécessaires avant doser présenter le message chrétien. Ce faisant Valignano pense aussi à la Chine (…) 
Face à la xénophobie chinoise, il faut d’abord trouver le moyen de se se faire accepter. Ricci adopte le vêtement des lettrés. Ricci adopte le vêtement des lettrés (…) laisse pousser ses cheveux afin de les natter (…) puis finit par arriver à Pékin en 1601 (…) En 1605, Pékin compte deux cents chrétiens (…) Avant d’arriver à Pékin, il avouait n’avancer qu’« avec un pied de plomb ». Et il ne change pas d’attitude jusqu’à sa mort, le 11 mai 1610, à cinquante-huit ans. L’empereur lui accorde alors des funérailles nationales, un acte d’amitié qui correspond à une reconnaissance officielle du christianisme.
Le nouveau supérieur des jésuites chinois, Longobardi, adopte les mêmes principes d’adaptation que Ricci, tout en donnant la priorité aux masses, et non plus aux lettrés (…) La « stratégie » jésuite, en effet, a longtemps passé pour une approche exclusive des élites. En réalité, bien souvent, elle n’a privilégié les couches sociales supérieures que lorsque celles-ci, en vertu de leur pouvoir, interdisaient tout contact avec les masses populaires.

Jusqu’à la fin du XVIIè siècle, la mission de Pékin et de Chine dépend juridiquement de la province des Indes, placée sous la protection du Portugal depuis l’envoi de François Xavier (…) Les jésuites, qui ne sont pas les premiers à avoir pénétré en Chine, n’y sont pas seuls. Ils sont entrés en conflit violent avec les missionnaires dominicains et franciscains, qui ne tolèrent pas leurs méthodes d’adaptation et leur reprochent notamment de faire trop de concessions aux morts et aux cérémonies chinoises, comme d’autoriser, dit-on, chez les convertis la pratique du culte de Confucius et des ancêtres, ce qui est incompatible avec la doctrine catholique. Ricci a toujours estimé que ces rites n’avaient pas d’autre objet que de remercier Confucius pour « l’excellence de s doctrine ». Ses accusateurs prétendent, pour leur part, que ces rites relèvent tout simplement de l’idolâtrie. Par ailleurs, pour traduire le mot Dieu, les jésuites utilisent, à la suite de Ricci, un terme chinois, T’ien-chu, qui signifie « seigneur du ciel ». Les adversaires des jésuites affirment que T’ien signifiant le ciel, matériellement parlant, les jésuites enseignent une religion idolâtre !
Des dénonciations sont envoyées à Rome. La « querelle des rites » prend vite une dimension universelle. En 1645, Innocent X condamne la participation des chrétiens aux cérémonies confucéennes. Alexandre VII, au contraire, les autorise à nouveau en 1656. Cependant, la même année, la polémique rebondit en France, où Blaise Pascal, tout acquis aux thèses jansénistes que combattent les jésuites, se lance dans une vive diatribe contre eux. Les célèbres « Lettres à un provincial » ou « Provinciales », sont l’un des plus durs réquisitoires jamais prononcés contre la Compagnie. En Chine, affirme Pascal, les jésuites « ont permis aux chrétiens l’idolâtrie même. » (…) 
Tandis qu’en 1706 l’empereur de Chine interdit aux étrangers d’enseigner tout ce qui serait contraire aux traditions chinoises, en 1715, Rome, par la bulle Ex illa die, impose aux missionnaires de renoncer à toute pratique « superstitieuse », autrement dit à tout dire traditionnel chinois (…)
En 1939, Pie XII, à peine élu, permet la participation des chrétiens aux rites civiles, donnant de la sorte raison aux jésuites (…)
Aux Indes, Roberto de Nobili tente également, à partir de 1605, d’utiliser les méthodes de Ricci (…) de Nobili adopte les us et coutumes hindous (…) Son menu se compose de riz, de lait et que quelques herbes, une fois par jour. Pour vêtements, une longue robe de toile jaunâtre (…) De Nobili ne joue pas la comédie. A l’instar de Ricci, il estime que le christianisme n’est pas incompatible avec les rites d’une culture.

Les jésuites ne connaissent, contrairement aux dominicains, aux carmes ou aux franciscains, ni branche féminine ni tiers ordre.

Jules Ferry reçoit le portefeuille de l’Instruction publique (…) Quelques semaines plus tard, il dépose un projet de loi retentissant sur « la liberté de l’enseignement supérieur ». Le ministre annonce la couleur. Article 7 : « Nul n’est admis à participer à l’enseignement public ou libre, ni à diriger un établissement d’enseignement de quelque ordre que ce soit, s’il appartient à une congrégation religieuse non autorisée. » Ferry reconnaît lui-même que cet article, peu compatible avec la liberté, est en réalité dirigé essentiellement contre la Compagnie de Jésus, qui anime alors 29 collèges où se forment 11 0000 élèves (…) « Oui, c‘est à elle que nous voulons arracher l’âme de la jeune française. » (…) 
Ferry s’explique de mauvaise grâce, sans parvenir à émouvoir l’Assemblée quand, dans un élan d’inspiration il s’écrie soudain : « Où est le péril ? Il est dans les jésuites, il est dans leur puissance incontestable et incontestée. » D’abord avares, les applaudissements crépitent. Le bouillant ministre pourra ajouter sans être contredit : « L’horreur des jésuites est un sentiment national français. » (…)
La France propose une transaction au Saint-Siège. La Compagnie sera sacrifiée pour que les autres congrégations soient épargnées (…) 1880 (…) l’expulsion des jésuites est mise à exécution.

Après avoir passé 27 ans au Japon, sans doute le père Arrupe ne pouvait-il que comprendre la nécessité de l’inculturation de la foi. En apprenant à estimer, puis à aimer la culture japonaise, il s’est vite rendu compte que le message chrétien, dans sa forme scolastique traditionnelle, était irrecevable par des esprits non latins. « Quels chemins devais-je suivre pour atteindre l’âme japonaise ? » se demandait-il dans un livre de Mémoires (…) 
Le père Arrupe renversait l’ancienne méthode. Pour atteindre l’autre, il faut d’abord entrer dans sa mentalité et l’aimer pour ce qu’il est. Selon le père Arrupe, l’inculturation « exige une « trans-culturation », c’est-à-dire une ouverture et un échange avec les autres cultures, qui exige elle-même une « déculturation » partielle, c’est-à-dire une mise en question de certains aspects de sa culture propre.
Poussant le raisonnement plus loin il affirmait que, pour rendre le christianisme crédible aujourd’hui, l’inculturation était nécessaire dans tous les pays, y compris ceux de la vieille chrétienté. « Une inculturation constante et nouvelle de la foi est indispensable, dit-il, si nous voulons que le message évangélique atteigne l’homme moderne et les nouveaux groupes subculturels (les marginaux, les émigrés, les habitants des quartiers pauvres, les intellectuels, les scientifiques, les étudiants, les artistes…). »

Mais on peut comprendre aussi pourquoi un tel travail, sûrement indispensable mais délicat à mener à bien, et autorisant des excès chez des jésuites inexpérimentés ou impétueux, a soulevé l’inquiétude des trois derniers papes.

« Le catholicisme asiatique, surtout celui de l’Inde, est un produit culturel colonial. Les chrétiens de l’Inde ont été occidentalisés, déculturés dans leur propre pays, cela d’autant plus que le catholicisme indien est marqué par l’esprit de la Contre-Réforme (…) Si nous ne nous identifions pas au pays, si nous restons un corps étranger, nous ne pourrons que disparaître. »

(…) le christianisme est considéré par les Orientaux comme la religion de l’Occident, une religion qui ne peut être la leur ! Demain, au contraire, lorsque les nouvelles générations ne connaîtront plus le colonialisme, lorsque pour elles l’Occident ne sera plus le point cardinal d’où vinrent les colonialistes, alors l’Evangile ne prendra plus la figure d’un corps étranger qu’il faut éliminer de sa propre culture. 
Nulle autre civilisation ne peut mieux recevoir l’Evangile que la civilisation orientale. Les Orientaux portent la plus grande estime aux valeurs évangéliques ; ils les ont, serais-je tenté de dire, dans le sang. Il est dans leurs traditions de respecter la pauvreté, la simplicité, l’authenticité, la sagesse, la contemplation. Ils ont un sens quasi naturel des choses de Dieu. L’Evangile du Christ leur révèlera ce qu’ils sont vraiment et pénètrera leur esprit en les transformant. »

Les milieux conservateurs qui combattent l’influence des jésuites sont souvent liés à l’Opus Dei, à Rome…

Un autre document, la déclaration de Santa Fe, qui détermina la politique latino-américaine du président Reagan, identifia sans ambages la théologie de la libération avec « une menace croissante pour les intérêts géopolitiques des Etats-Unis dans la région », et prôna une campagne pour discréditer « par n’importe quel moyen » les adhérents de cette école théologique. Parmi ces moyens : la promotion de sectes fondamentalistes de droite pour miner le travail des principales Eglises et l’appui des systèmes nationaux de sécurité à l’intérieur de chaque pays, dans leur contrôle des organisation paysannes ou syndicales.

Si les jésuites roumains furent parmi les plus durement touchés par la répression communiste, ceux de Pologne semblent avoir fleuri avec une rare vigueur malgré les entraves de quarante années de régime hostile.

En France, le Centre d’études russes de Meudon, animé par les jésuites, est l’héritier d’un internat destiné à l’émigration, fondé à Namur en 1923 avant de se fixer dans la région parisienne. C’est aujourd’hui un lieu de formation à la culture russe -sa bibliothèque compte 30 000 volumes - et à la tradition religieuse slavo-byzantine.

En 1901, la France compte 56 000 prêtres séculiers, 30 200 religieux et plus de 130 000 religieuses réparties dans 16 000 communautés.

A la tête de l’Action populaire, le père Desbuquois définit sans ménagement, en 1912, les « deux forces brutales » qui s’opposent la doctrine sociale de l’Eglise : « le socialisme matérialiste et la ploutocratie païenne ».

La première rencontre nationale des prêtres-ouvriers français se tient le 7 mai 1949. A peine deux mois plus tard, le 1er juillet, paraît un décret du Saint-Office condamnant l’adhésion et la collaboration des catholiques aux partis communistes.

François Varillon sera à l’origine de la proposition faite au père Gaston Fessard (1897-1978) d’écrire un tract, en 1941, contre les dangers du nazisme et de la collaboration. Le « tract » devint un manuscrit de cinquante pages « France, prends garde de perdre ton âme ». Imprimée en deux versions, la brochure est le premier des Cahiers du Témoignage catholique, aussitôt rebaptisés Témoignage chrétien à la demande d’un ami protestant et résistant.

Lorsque le concile Vatican II s’ouvre à Rome en octobre 1962, 52 évêques jésuites sont présents dans la vaste nef de Saint-Pierre. Pour un ordre qui refuse en principe les charges épiscopales, le chiffre surprend. Mais la Compagnie est aussi le plus grand institut missionnaires de l’Eglise. 6700 de ses membres vivent et agissent en territoires de mission. D’où ces nominations dans la hiérarchie.

En 1559, à la mort du fondateur, ils ont la charge de 42 établissements (…) 714 en 1710. Après la Révolution et la reconstitution de la Compagnie en 1815, un des premiers soucis des jésuites en France sera d’assurer une formation chrétienne aux cadres d’une société pétrie d’impiété voltairienne et d’athéisme révolutionnaire. Jusqu’en 1850, faute de pouvoir ouvrir à nouveau des établissements, les jésuites enseignent dans les petits séminaires qui accueillent d’autres élèves que les futurs prêtres.
Après la loi Falloux (1850), les collèges jésuites se multiplient. En 1880 (…) les collèges avaient une population égale à 62% des effectifs étudiants (…) Et on peut noter que l’encadrement de 1880 était de 1 jésuite pour 13 élèves…

L’université médiévale s’organisait à partir de la théologie et de la philosophie, disciplines reines, au service desquelles, à la faculté des arts, on enseignait la grammaire, la rhétorique et la logique, nécessaires à la compréhension des textes. Les facultés de droit et de médecine tenaient une place plus modeste, car elles n’ouvraient pas la voie du pouvoir à travers la cléricature. Elles conduisaient directement à la vie professionnelle.
La révolution opérée par la Renaissance passe en revanche par la découverte de la littérature profane latine et grecque et l’intérêt pour les langues anciennes du Proche-Orient, qui donnent accès à la tradition chrétienne non latine. Dès lors, les facultés des arts changent de vocation : elles seront désormais le lieu où toute une population avide de modernité vient s’abreuver à des sources non ecclésiastiques. La maîtrise de la langue, et du pouvoir social qu’elle confère, devient l’objectif culturel numéro un. On n’apprend plus le latin et le grec pour connaître les textes ecclésiastiques et faire carrière dans la cléricature, mais pour posséder le langage du temps : les études se sont laïcisées, à l’instar de la société. Comme dans la sculpture grecque, l’homme devient la mesure de toute chose : c’est là que naît l’humanisme moderne.

Pourquoi les jésuites - dont le but était avant tout de travailler à reconstruire l’Eglise ébranlée par le modernisme de la Renaissance et le schisme protestant - s’engagent-ils dans cette entreprise ? Ignace et ses compagnons savent que la chrétienté, comme modèle global de société, appartient au passé (…) La stratégie des jésuites sera donc d’accompagner le mouvement de l’humanisme, si ambigu soit-il (…) proposer non plus la christianisation de leur univers intellectuel, mais celle de leurs facultés personnelles : la volonté, la liberté, l’intelligence. C’est toute la démarche des Exercices.

Le XVIIIè siècle annonce la décadence des collèges. Et, ajoutent certains historiens, celle de toute la Compagnie de Jésus, qui se laisse prendre aux jeux subtils de l’intelligentsia qu’elle forme aux belles-lettres et aux sciences plus qu’à la christianisation de la philosophie des Lumières.

Il s’agit bien de concurrencer - pour la bonne cause - le réseau d’établissements napoléoniens qui recrute et forme les cadres civiles et militaires de l’Etat. La fondation, en 1854, de l’Ecole préparatoire Sainte-Geneviève n’a pas d’autre but. A cette époque, aucun élève d’une grande école ne se reconnait chrétien. Le premier ancien élèves de Sainte-Geneviève entré à Polytechnique passera devant un conseil d’élève pour avoir « sali » l’uniforme en pénétrant dans l’église Saint-Etienne-du-Mont (…) L’objectif est atteint au début du XXè siècle. En quelques décennies, la situation est renversée : les élites sont rechristianisées. Mais il apparaît bientôt que cela ne suffit pas pour rechristianiser du même coup la société.

Dès 1880, une interdiction formelle d’enseigner tombe sur le jésuites. Si celle-ci ne sera que mollement appliquée, les lois laïques de 1900 obligent tous les religieux enseignants à l’exil. Comme les autres, les jésuites rouvrent des collèges tout au long des frontières (…) De toute la France, les familles catholiques y envoient leurs enfants. Jusqu’à la Libération, les collèges jésuites - comme ceux des autres ordres religieux - sont en France un lieu de reconnaissance sociale pour la bourgeoisie et l’aristocratie terrienne. Etre ancien élève des jésuites constitue dans la bonne société un passeport et sur un curriculum vitae c’est un bon point.

Une chose est certaine, nous l’avons dit : le milieu des « cadres » de la société française qui, globalement, vers 1850, n’était plus chrétien, ou seulement en façade, l’est redevenu un siècle plus tard.

(…) en 1880 on comptait 30 jésuites par collège ; ils n’étaient déjà plus que 6 en moyenne en 1982 pour des effectifs multipliés par 4,5.

« L’apostolat de l’éducation est pour l’Eglise d’une importance absolument vitale ; si vitale que l’interdiction d’enseigner est la première chose - et parfois la seule, car elle est suffisante - que certains régimes imposent à l’Eglise pour assurer la déchristianisation d’un pays au bout de deux générations sans aucune effusion de sang. » (père Arrupe)

(…) « le principe de subsidiarité », selon lequel le niveau supérieur ne doit pas faire ce que le niveau inférieur est parfaitement capable d’accomplir.

En 1942, Pedro Arrupe devient maître des novices à Nagatsuka, à six kilomètres d’Hiroshima. Le 6 août 1945, il est témoin de l’explosion de la bombe atomique.
A cinq heures, ce matin-là, un avion américain de type B-29 survole la ville. Routine. Les habitants l’ont même surnommé le « courrier américain ». Il passe tous les jours, depuis le début des bombardements. Il n’a lâché qu’une seule bombe. Hiroshima est une ville tranquille épargnée par la guerre (…)
Cinq minutes plus tard, raconte le père Arrupe, « une gigantesque flambée, comme  un éclair de magnésium, jaillit soudain dans le ciel. Je me trouvais alors dans mon bureau avec un autre père. Le phénomène me fit bondir de ma chaise et courir vers la fenêtre. A l’instant même, une espèce de mugissement sourd et continu parvenait jusqu’à nous. Il ressemblait davantage au ronflement d’une cataracte lointaine qu’à la déflagration subite d’un engin explosif. La maison trembla. Les glaces éclatèrent en mille morceaux, les battants des portes et des fenêtres furent violemment arrachés, et les cloisons à coulisse des maisons japonaises, faites de roseaux et de boue séchée, se brisèrent comme frappées par une main de géant. »
(…) Pourtant dans la maison, les trente-cinq jésuites sont indemnes ! A quelques kilomètres de l’épicentre atomique, aucun n’est même blessé. Stupéfaits de ne point trouver aux alentours le cratère de la bombe dont ils ignorent encore la nature, les religieux montent sur une colline toute proche, d’où la vue plonge sur Hiroshima. Ils ne découvrent qu’une plaine enflammée. La ville n’est plus.
(…) il se rend d’abord dans la chapelle, à moitié détruite, puis décide de transformer le noviciat en hôpital improvisé. Tous les membres de la maison suivent l’idée de leur supérieur. Arrupe, ancien étudiant en médecine, rassemble ses connaissances, et surtout les vestiges de la petite pharmacie domestique : « un peu d’iode, quelques cachets d’aspirine, du sel de fruit et du bicarbonate ». Contre la bombe atomique ! (…) 
Ce terrible jour du 6 août, une forte pluie provoquée par le bombardement se met à tomber sur la ville en braises. Pedro Arrupe et quelques compagnons tentent de rejoindre une autre résidence des jésuites, au centre d’Hiroshima. Le spectacle est hallucinant. Cris insoutenables des blessés, des milliers de crops déchiquetés, un gosse agonisant entre des poutres incandescentes. Arrupe et ses confrères mettent cinq heures avant de pouvoir rejoindre les cinq jésuites habitant la ville. Stupéfaction : s’ils sont blessés, aucun n’a été mortellement atteint. Le retour au noviciat-hôpital exige sept heures d’une marche atroce.

Dès le lendemain de l’explosion atomique, à cinq heures du matin, avant de secourir les blessés et d’enterrer les morts, il célèbre la messe. La chapelle est pleine de corps gisant à même le sol. Dans cette assistance douloureuse, aucun chrétien. « Dominus vobiscum » (Le Seigneur soit avec vous). Comment prononcer, ici, de telles paroles ? Dieu, dans  ce cataclysme, est-il vraiment avec les hommes ? Pedro Arrupe se rappelle : « Je ne pouvais plus bouger, et je restai comme paralysé, les bras ouverts, contemplant cette tragédie humaine… »

« Le monde est saturé de paroles et de discours. Il veut des faits » (Arrupe).

(…) « inculturation » (…) comment implanter dans chaque culture, sans la saccager, la tradition évangélique et le dogme chrétien ? comment devenir chrétien sans être expulsé de sa culture ? (…) L’inculturation représente pour l’évangélisation contemporaine un enjeu équivalent à celui de la « conversion des élites » dans les siècles précédents. Le père Arrupe (…) affirmait en 1978 que l’inculturation est davantage qu’une connaissance théorique de nouvelles mentalités ou la découverte de cultures traditionnelles : c’est « l’assimilation expérimentale de la manière de vivre des groupes avec lesquels il nous faut travailler, comme par exemple les marginaux, les émigrés, les habitants des quartiers pauvres, les intellectuels, les étudiants, les artistes. »

En signant cet arrête de mort en 1773, Clément XIV cédait aux pression des rois du Portugal, d’Espagne et de France : au conclave qui l’avait élu, des représentants des Bourbons d’Europe avaient insisté pour que les papabili s’engagent, une fois élus, à supprimer la Compagnie de Jésus (…) 
Il se borne en effet à dire que d’autres, tout au long de l’histoire, ont porté des accusation contre l’ordre. C’est vrai, mais il rapporte celles-ci comme s’il y ajoutait foi. Son principal grief était que, partout où il y avait des jésuites, la discorde régnait. Pas la moindre allusion au fait que les jésuites étaient attaqués pour avoir défendue la papauté sans relâche depuis deux siècles.

Lorsque la Compagnie est rétablie par Pie VII, quarante et un ans plus tard, elle se montre de nouveau entièrement à la dévotion de la papauté…

La Compagnie connaît trois degrés d’appartenance à l’ordre : les (…) religieux non prêtres (…) les  prêtres (…) et les profès, prêtres admis à prononcer, outre les trois vœux habituels, celui d’obéissance au souverain pontife (…) les postes de gouvernement sont réservés aux seuls profès.

Jean-Paul II a rêvé d’opérer une nouvelle Contre-réforme - une restauration plutôt - pour limiter ce qu’il considère comme les « dégâts du concile ». Il prône une « deuxième évangélisation » de l’Europe pour qu’elle redevienne « chrétienne », et on dirait qu’il est déçu de ce que les jésuites ne se portent pas spontanément sur la brèche. D’où son intérêt pour l’Opus Dei, qui paraît la réincarnation de la Compagnie ancienne manière, ou du moins de ses travers : élitisme, secret, conservatisme.

La Compagnie est cependant la seule congrégation religieuse à pouvoir juridiquement imposer le « compte de conscience », également appelé « ouverture de conscience », selon laquelle le jésuite s’ouvre totalement à son supérieur de ses problèmes, de ses projets, de ses cas de conscience, de sa vie spirituelle - y compris ce qui relève du « for interne » et qui, dans d’autres ordres religieux, n’est livré qu’en confession.

Dans l’entretien qu’il nous accorda peu avant sa mort, évoquant d’abord le mythe d’Ignace soldat, « général », d’une « compagnie » de jésuites, et l’imagerie militaire des Exercices spirituels, Louis Beirnaert remet les choses en perspectives. « Ignace a été soldat pendant six heures exactement, au moment du siège de Pampelune où il a été blessé », rappelle-t-il (…) « Et quand on parle d’Ignace comme « général », ou de ses successeurs comme « généraux », il s’agit d’un préposé général, élu par l’ensemble des compagnons. Connaissez-vous une armée où le chef est élu par ses soldats ? » Le vocabulaire militaire ignatien n’était donc que celui du temps.

La pratique du discernement - « les élections » des Exercices, c’est-à-dire le discernement et les décisions qui seront prises - porte sur le fait de décider comment on va suivre le Christ, ici et maintenant, explique Louis Beirnaert.

« Le souverain pontife est plus à même, de par sa position, d’apercevoir les exigences de l’Eglise universelle. Il peut donc disposer des compagnons pour les envoyer en mission là où l’urgence lui paraît la plus grande. L’obéissance au vicaire du Christ a donc été promue en fonction de la mission. »

La nouveauté de la mystique ignatienne vient de ce qu’elle est un mystique de l’action » et non pas une « mystique de contemplation ».
Quand je suis entré dans la Compagnie, se rappelle le père Beirnaert, on nous mettait terriblement en garde contre la mystique considérée comme une fuite devant le réel et les vertus solides. Mais une lecture attentive du Journal spirituel et de l’Autobiographie m’a permis de découvrir le mode propre de la mystique ignatienne. Il s’agit surtout d’articuler son désir propre et ses actes au désir de Dieu et à sa découverte (…) c’est un autre mode mystique qu’Ignace exprime de la façon suivante : « Trouver Dieu en tout en tout en Dieu »

L’intuition de saint Ignace, refusant de s’enfermer avec ses compagnons derrière une clôture monastique ou de se lier aux offices liturgiques qui rythment les journées de travail des moines, consistait à penser qu’on peut conquérir le monde pour Dieu en utilisant des moyens humains, les ressources de la culture, les richesse de la nature. Mais le risque était grand, et nullement illusoire comme l’Histoire le prouve, de se laisser détourner par ces moyens, de rechercher l’influence, la gloire, le pouvoir pour eux-mêmes, en un mot de remplacer la foi en Dieu par un humanisme purement « horizontal ». D’où la réputation faite aux jésuites d’êtres des intrigants, des maîtres de la casuistique et d’avoir inventé la formule : « La fin justifie les moyens. »

D’autre part, la Compagnie courrait aussi le danger inverse, celui de devenir plus papiste que le pape. Et si les jésuites ont été si souvent honnis par les rois, les présidents et les hommes politiques de tout acabit - au point d’avoir été expulsés ou bannis soixante-quatorze fois au cours de leur histoire ! - c’est en grande partie à cause de leur dévouement, parfois mal payé de retour, à la politique pontificale.

lundi 15 mai 2017

« Le côté de Guermantes » de Marcel Proust (1913)

On a dit que le silence était une force ; dans un tout autre sens, il en est une terrible à la disposition de ceux qui sont aimés. Elle accroit l’anxiété de qui attend. Rien n’invite tant à s’approcher d’un être que ce qui en sépare, et quelle plus infranchissable barrière que le silence ? 

C’est pour cela que les femmes un peu difficiles, qu’on ne possède pas tout de suite, dont on ne sait même pas tout de suite qu’on pourra jamais les posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître, les approcher, les conquérir, c’est faire varier de forme, de grandeur, de relief l’image humaine, c’est une leçon de relativisme dans l’appréciation d’un corps, d’une vie de femme, belle à réapercevoir quand elle a repris sa minceur de silhouette dans le décor de la vie. Les femmes qu’on connaît d’abord chez l’entremetteuse n’intéressent pas, parce qu’elles restent invariables. 

… je ne vois que cela qui puisse, autant que le baiser, faire surgir de ce que nous croyions une chose à aspect défini, les cent autres choses qu’elle est tout aussi bien, puisque chacune est relative à une perspective non moins légitime. 

…la rue que déjà de mon lit j’entendais crier lumineusement comme une plage. 

… il me semble que dans une société égalitaire la politesse disparaîtrait, non, comme on croit par le défaut de l’éducation, mais parce que chez les uns disparaîtrait la différence due au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et surtout chez les autres l’amabilité qu’on prodigue et qu’on affine quand on sent qu’elle a pour celui qui la reçoit un prix infini.

Pensez-vous qu’il soit à votre portée de m’offenser ? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cent petits bonhommes de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu’à mes augustes orteils ?

jeudi 4 mai 2017

« L’espace intermédiaire ou le rêve cinématographique » de Camilla Bevilacqua (2011)

Le rapprochement entre rêve et art, rêve et création poétique, a depuis toujours été fécond pour la théorie du cinéma : en effet la question du rêve ne renvoie pas seulement à l’expérience de la continuité, de la porosité entre intériorité et extériorité, réel et imagination, mais également aux possibilités ontologiques du septième art…

(…) un processus propre à la représentation qui, comme dans nos scènes oniriques, tend à dissocier le sens du récit du contenu des images.

Est-ce le rêve du fil, celui du réalisateur, ou celui de plusieurs personnages en même temps ? 

(…) dans cette jonction entre vision et image, il n’y a ni asservissement ni suprématie de l’une par rapport à l’autre, mais plutôt une relation de fluidité…

Pour Bazin (…) il faut plutôt entendre par image la désignation de la valeur ontologique du cinéma lui-même, de ce qui le révèle dans sa nature de médium, c’est-à-dire d’objet capable de faire émaner de son corps propre un fluide spirituel, reliant le passé et le présent, le règne du vivant et celui de la mort.

(…) pour Balazs, c’est la caméra qui nous fait sans cesse voir le monde « comme la première fois » (…) il semblerait que, d’une manière générale, le cinéma dit « des origines » ou d’avant-garde » entretienne avec le rêve, l’invisible, ou le caché, un rapport qui se joue au niveau de la spécificité et de la nouveauté du médium en lui-même - qu’on pense aux surréalistes, bien sûr (Breton, mais avant lui Apollinaire), qu’on pense encore à Epstein, au « ciné-œil » de Vertov…

Dans La Nuit du Chasseur, au moment de la poursuite, « la Nature entière prend sur soi le mouvement de fuite des enfants » (Deleuze) 

Picnic à Hanging Rock de Peter Weir (1975) développe magistralement cette thématique d’une nature mystérieuse et toute-puissante, qui semble commander les mouvements des personnages et les appeler, dans un état de transe et d’hallucination, à rejoindre son foyer onirique et invisible, situé au-delà de la raison et du représentable filmique.
L’impossibilité d’agir semble être la caractéristique commune des personnages qui habitent un espace-rêve, espace dans lequel ils se trouvent en spectateurs et dans lequel le régime du spectaculaire et de la voyance remplace peu à peu celui de l’action. Ce passage, dans lequel G. Deleuze a vu l’un des grands signes de la modernité, signifie la fêlure du principe de réalité et des limites qu’ils impose entre réel et imaginaire, vrai et faux, perception et vision. Sans action, sans le principe d’un rapport réglé entre sujet et monde, les limites entre intériorité et extériorité, entre réalité et rêve, tendent à s’abolir. Comme dans le dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut (1999), où le personnage errant du docteur Harford (Tom Cruise) vit une succession d’expériences fantasmatiques sans vraiment s’engager dans l’action : d’où l’impossibilité de vérifier si ces expériences sont vraies ou fausses, si elles ont partie d’une réalité semblable au rêve ou d’un rêve qui superpose hallucination et perception. C’est l’état que A. Schnitzler, définissait come « semi-conscient » ou « à moitié conscient », territoire fluctuant entre le conscient et l’inconscient qui ne se résout ni dans une action accomplie ni dans l’abandon définitif aux pulsions et aux instincts. Dès lors, dans le film de Kubrick, la dualité annoncée d’emblée par ces « yeux ouverts fermés » (oxymore éminemment cinématographique) va participer à l’indéfinition, à l’indécidabilité ontologique de l’univers is en scène, rêvé et réel en même temps, jamais l’un sans l’autre, ni l’un ou l’autre.

(…) cela donne lieu à des œuvres où le passé et le présent co-existent et s’interpellent l’un l’autre (comme dans Hiroshima mon amour, 1959, d’Alain Resnais), mais aussi à des films où l’espace et le temps viennent à former un labyrinthe de coïncidences, d’écart et d’analogies (L’Année dernière à Marienbad, 1961, A. Resnais).

(…) la dissociation constante entre son et image (…) représente l’une des voies privilégiées de l’onirisme au cinéma…

Pour Fellini, l’onirisme est plutôt une résultante esthétique, le rêve accompli du film achevé. Si selon Fellini il faut essayer de donner aux « images photographiées » l’allure d’ « image rêvées » c’est parce que le rêve est passé à un autre mode d’existence (…) dans la logique de la mise en scène, dans l’affabulation et le travestissement continu du réel.

Pour Bergman, « faire un film, c’est (…) planifier une illusion dans le moindre détail » alors que, « le film, quand ce n’est pas un documentaire, est un rêve. »

Pour Jean Cocteau, « l’irréalité elle-même est un réalisme possédant ses lois sévères. Rien de plus détaillé, rien de plus enchaîné que les actes du songe dont la faiblesse seule de notre mémoire nous embrouille le fil. Un film n’est pas un rêve qu’on raconte, mais un rêve que nous rêvons tous ensemble en vertu d’une sorte d’hypnose, et le moindre défaut du mécanisme réveille le dormeur et le désintéresse d’un sommeil qui cesse d’être le sien. »

Si l’on retrouve cette même circularité dans les constructions d’autres films typiquement oniriques (que l’on songe aux œuvres de Lynch, de Fellini, de Resnais, pour ne citer que quelques exemples) c’est parce que l’irréel présenté découle d’une armature encore plus logique et rigoureuse que celle qui servirait à décrire n’importe quelle intrigue réaliste. Du coup, ce qui se produit dans ce genre d’univers n’est jamais la conséquence d’une action, mais la réponse en renvoi, en ellipse ou en détournement, à une situation précédente ; voire l’anticipation d’un autre évènement qui pourrait résoudre l’énigme du film. D’un même centre, souvent une seule scène fondatrice, se propagent alors différentes scènes virtuelles, imaginaires, qui représentent autant de cercles de cet univers en perpétuelle transformation…

Si, comme le dit Epstein, tout film est un « rêve préfabriqué », on peut remarquer que certains films plus que d’autres, entretiennent avec ce phénomène et avec la pensée qui en découle un rapport privilégié (…) absence de repères temporels (atemporalité), multidimensionnalité de l’espace et ouverture de celui-ci vers une expansion infinie, perte des définitions de la subjectivité, symbiose entre le monde intérieur et la réalité extérieure. Le récit se compose par fragments, parfois par lacunes ; souvent, au lieu de suivre une action, on déambule et on erre d’un espace à un autre, comme si le principe du mouvement ne dépendait pas d’une raison intérieure au récit, mais d’un principe interne à ce rêve qui peu à peu commence à habiter le film.

samedi 22 avril 2017

« Autoportrait en érection » de Guillaume Fabert (1989)

Que de beauté, dans ce noble membre ! Si j’étais « nouveau romancier » ; je ne consacrerais pas moins de dix pages à la seule description de la grosse veine bleue qui souligne la sveltesse de sa hampe, cinquante pages au gland qui triomphe à son faîte.

Cette fameuse « fente » porte bien mal son nom : une fente, c’est net, ferme, tracé d’un geste sûr ; ce n’est pas un déchiquètement haillonneux sorti de la main tremblante d’un chirurgien hors d’âge.  

Que quelques caillots brunâtres restent collés dans la couronne du gland ne me gêne guère ; mais que la verge toute entière soit badigeonnée de merde semi-liquide, et le dégoût me prend. Le temps d’aller à la salle de bain, et on a mis des tâches partout !