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mardi 23 janvier 2018

« Désaccord parfait » de Philippe Muray (1985 - 1999)

Préface (1997)

Ainsi le féminisme et l’homosexualité ont-ils gagné : cependant même leur victoire doit continuer à être proclamée en tant que semi-échec, racontée jusqu’à la fin des temps sur le mode de la lutte toujours à recommencer d’une pathétique minorité contre une majorité répugnante (les machos, les pères, les homophobes) dont il n’existe plus, à Cordicopolis, aucun exemplaire en circulation. De même faut-il sans cesse pousser des cris d’alarme contre la prolifération qui a pourtant le même caractère d’évidence à peu de chose près, que la célèbre recrudescence des vols de sac à main dans les salles de cinéma.

La divergence et le désaccord ont été liquidés (…) Quand l’ensemble des confiscateurs de toute parole répète qu’il est merveilleusement incorrect d’être artiste, tout en faisant l’éloge émerveillé de la « création contemporaine », c’est-à-dire de la plus flagrante des soumissions, il faut savoir tirer les conséquences de ce gâtisme rhétorique ; et en déduire, pour commencer, qu’il n’y a plus de réalité (…) A la lettre, et de la manière la plus sinistrement clownesque, le « Prenez vos désirs pour la réalité » de 68 est accompli (…) Ici commence le temps des mutés de Panurge.

Le propre de la critique (1996)

(…) le moins d’affinités possibles avec la désastreuse petite congrégation éditorialo-journalistico-intellectuelle d’aujourd’hui, et qui se sentirait aussi très peu de complicité avec tout ce que raconte notre société, tout ce qu’elle prétend aimer, tout ce qu’elle jette comme « valeurs » congelées sur le marché, tout ce qu’elle est en train d’imposer comme uniformisation terrorisante sous le pathos de son discours de solidarité et d’humanitarisme.

Ce n’est plus le monde, comme autrefois, qui se présente aux romanciers, c’est une version du monde. L’ « observation » du réel, comme on disait jadis, redevient d’autant plus justifiée qu’il s’agit d’un réel reconstruit par les fictions que proposent quotidiennement les médias (…) Les médias sont des grands fabricants de personnages. Comme la pensée mythique dont ils héritent, ils ne supportent pas l’imprécision, le flou, les responsabilités collectives, le hasard, la culpabilité indivise. Il leur faut QUELQU’UN. Un nom. Une personne. Sinon, il n’y a pas d’affaire ! Une bonne histoire spectaculaire réclame un héros typé (…) La plupart du temps, évidemment, le quelqu’un en question incarne très peu et n’éclaire rien du tout, mais ça n’a aucune importance, ce n’est pas la compréhension du monde que poursuit la journalisme planétaire c’est l’effet. Il ne s’adresse pas à la raison, il parle au cerveau reptilien.

(…) le primat des larmes et de l’émotion, mélange radioactif de résidus de gauchisme et puritanisme ; le terrorisme du cœur ; le chantage au moi comme authenticité, comme preuve (et finalement comme œuvre  « il me suffit d’exhiber mes blessures et d’appeler ça de l’art » (…) la confusion organisée des sexes (alors qu’un bon romancier est toujours un très ferme différenciateur des sexes) ; la propagande homophile acceptée lâchement comme style de vie général (« On est tous un peu homos ») ; le devenir nursery-monde du monde, l’infantilisation généralisée (devant l’« intérêt de l’enfant », qui oserait ne pas s’agenouiller ?) ; la vitesse médiatique (…) le modèle du racisme à toutes les sauces (invention du « sexisme » sur le moule du racisme, fabrication plus récente du « spécisme », crime consistant à voir une distinction entre les espèces) (…) la prévention généralisée…

S’il y a aujourd’hui un grand récit possible (au sens du roman à la Balzac ou à la Tolstoï, développant une idée globale de l’époque dans laquelle se résumeraient toutes les complexités de la réalité), il est là, dans cette sinistre épopée de l’éradication systématique, par la corruption émotionnelle ou par la force, des dernières diversités, des dernières singularités, des dernières divergences, des dernières « dissidences », des derniers « accidents » aussi bien humains (…) que naturels…

Dans cette voie de l’abomination intégratrice, les « codes de bonne conduite » des universités américaines nous montrent l’avenir, ces codes où la liste de ce qu’il n’est permis d’évoquer (couleur de la peau, origines ethnique, sexe, penchants sexuels, âge, religion, état civil, culture, séropositivité, sympathies politiques, état de grosses ou d’invalidité)…

(…) regarder ce qui environne sous l’angle de sa destruction organisée par les tours-opérateurs…

L’époque et son roman (1989)

Mais qu’est-ce que les médias, sinon (…) la forme contemporaine de la Rumeur ?

Il n’y a que la mauvaise foi qui sauve (1985)

Ces réflexions sur le catholicisme, vieilles de douze années, furent rédigées non dans l’intention de plaire aux catholiques, mais dans celle de déprimer les cathophobes. Si la sottise catholique n’est pas niable (…) l’autosatisfaction de ses ennemis (la majorité absolue des humains d’aujourd’hui) est un spectacle encore plus quotidien et plus odieux.

(…) l’émancipation sexuelle est la réalisation de la pire des répressions puisqu’il s’agit d’un stade d’égalisation par effacement des différences jusqu’ici jamais atteint, donc aussi de l’enfer inévitable des rivalités entre égaux (entre partenaires, pour commencer, devenus obstacles à la place de la Loi qui jusque-là endossait toutes les responsabilités et faisait ce sale travail d’obstacle pour eux)…

Mon XIXè siècle à travers les âges, c’est ni plus ni moins que la description de l’idéal contemporain, et il crève les yeux que cet idéal est tout ce qu’on voudra imaginer sauf catholique. Il s’agirait plutôt, en fin de compte, d’une sorte de vaste régression totémique à épisodes, au cours de laquelle on eut assister aux multiples et variées alliances de deux facteurs majeurs chargés désormais de soutenir l’individu dans ses nouvelles aventures débarrassées de l’obscurantisme catholique : l’occultisme et les progressismes ou les socialismes…

Désoccultation radieuse, les marées de l’art catholique inlassable contre lequel s’élèveront tous les iconoclasmes et les protestantismes qui ne sont que des prétentions à l’angélisme rationnel. « Si nous étions des anges, nous n’aurions besoin ni d’églises, ni de cultes, ni d’images, mais nous ne sommes que des hommes. Liée à cette lourde chair, notre âme s’élève quelquefois, mais elle retombe bientôt. Il est nécessaire que l’Eglise nous rappelle sans cesse ce que nous sommes toujours prêts à oublier. » (Saint Pierre Casinius, qui savait de quoi il parlait puisqu’il était né en pleine Allemagne luthérienne).

En gros l’hérésie, Bossuet osait encore le dire, consiste à se faire des opinions à soi. Se faire des opinions à soi revient à se bricoler un pseudo-culte qui vous arrange en prenant des petits morceaux de croyances ici ou là et en jetant le reste.

(…) c’est la Vierge en personne, selon la trouvaille des théologiens, qui triomphe des hérésies.

Le progrès des labos brise les chaînes du coït. Grève enfin possible des ventres sans que la possession maternelle en subisse les conséquences frustrantes. Sperme en paillettes, mères porteuses ou donneuses. Valse d’ovules… Plus de danger de rapprochement sexuel grâce à la stérilité guérie !

Par deux fois et d’une façon très rapprochée, j’ai vu récemment mourir deux être qui, pour parler pudiquement, m’étaient chers. Par deux fois, la parole insensée manifestant sa victoire totale sur le sommeil du corps emballé par la mort. Par deux fois, la voix du réveil dans la lumière des saints. Par deux fois, à travers la catastrophe ignoble et l’acharnement de la douleur dans la nuit, la promesse réalisée de la résurrection.

La jeunesse est un naufrage (1989)

De quel abîmes d’illusions lyriques pour scouts en folie nous remonte ce mythe naïf et menaçant où la jeunesse nous est proposée comme « alternative » à l’autre monde, celui des « adultes » ou des « vieux », par principe toujours pourris ?

Le culte de la jeunesse n’est qu’un élément parmi d’autres dans notre univers de Terreur sucrée ou d’euphémisation despotique.

En point de mire de son paysage : les enfants prodiges (Mozart, Rimbaud) ; sur les côtés, quelques épisodes édifiants de l’Histoire récente mais sur lesquels on préfèrerait faire silence (par exemple cent dix mille jeunes de la Hitlerjugend défilant à Potsdam devant Hitler, en 1932, pendant sept heures et demie ; ou encore des cortèges de jeunes fascistes mussoliniens chantant Giovinezza à tue-tête) ; au centre enfin, sur un autel, l’allégorie du Nouveau-qui-a-toujours-raison (credo fondamental des avant-gardes du XXè siècle, dont la moteur aura été le refus de toute transmission ; refus entraînant une fétichisation de la rupture sur fond d’idolâtrie du spontané et du naturel).

Narcophilanthropie (1989)

(…) même si les réseaux, sitôt démantelés, se reforment ailleurs, au moins cela fera-t-il de la matière première pour le cinéma. Aux-Etats-Unis, le polar s’est envolé après la grande Prohibition. Vive donc, et à tout point de vue, l’héroïque croisade des autorités colombiennes contre le cartel de Medellin, elle prépare les sagas palpitantes des écrans de demain.

La colonie distractionnaire (1992)

Les Américains, qui savent ce qu’ils font, n’ont sûrement pas décidé au hasard de venir planter sous ces irréparables cieux leur grande mosquée de la Rigolade permanente, alors qu’ils auraient pu s’offrir pour le même prix tous les soleils de l’Espagne (…) Après d’intenses réflexions (en langage vaseline, ça s’appelle procéder à des études de faisabilité), auraient-ils jugé que nous étions plus mûrs, c’est-à-dire plus morts, que les Espagnols ?

Est-ce vraiment illogique que la Suisse soit aujourd’hui la seule région d’Europe à se montrer réticente devant l’implantation de parcs à thèmes ? « Il n’y a que cet abruti d’Abetz qui n’avait pas compris que les nazis voulaient transformer la France en un vaste Luna-Park », écrivait Céline. Une France vivante, donc non encore complètement « européenne », était-elle compatible avec ce cheval de Troie de la version nursery du monde ?

A Bucarest, dans le musée qui lui était consacré, Ceaucescu avait fait accrocher, à côté de ses titres de docteur honoris causa et des batteries de décorations, son diplôme de « Citoyen de Disneyland » (…) Partout on a compris, et depuis longtemps, que la véritable soumission, la soumission librement consentie, passait par le divertissement.

J’ai sous les yeux une carte terrifique : c’est celle de l’Europe, et elle est destinée à vous convaincre que, quoi que vous fassiez, tous ses chemins mènent ici, au kilomètre zéro, au centre absolu du Grand Marché unifié. N’oublions jamais que le Parc a été baptisé Euro autant que Disney.

La mondification (Autopsie du pacifisme) (1995)

(…) c’est le bon moment pour évoquer le livre de Stephen Koch : La fin de l’innocence (Les intellectuels d’Occident et la tentation stalinienne, 1995). Tout le dossier de la conquête des esprits occidentaux par l’Union soviétique d’avant-guerre, via la griserie pacifiste justement, s’y trouve étalé (…) De la première opération géante d’aide humanitaire internationale (à l’occasion de la famine des populations de la Volga) à la guerre d’Espagne, en passant par l’affaire Sacco-Vanzetti (« Les enfants donnaient leur argent de poche, les travailleurs versaient leur salaire, les philanthropes ouvraient leur carnet de chèques »), on voit frétiller dans le  mirage communiste presque tout le gratin de l’élite occidentale. Pêle-mêle, Dos Passos, George Grosz, Piscator, Malraux, Gide, Brecht, Hemingway, Dorothy parker, Aragon, Sinclair Lewis, Dashiell Hammet, E.E.. Cumming. Pour un temps ou pour la vie (…) Depuis les jeunes intellectuels contestataires de Londres, proche du groupe de Bloomsbury et de Virginia Woolf, jusqu’à l’avant-garde new-yorkaise et Hollywood, presque tout le monde passe un jour ou l’autre à la moulinette à staliniser. Sous le soleil enivrant de la paix à tout prix. Et sans que le problème de la contradiction entre cette paix et le régime soviétique qui en a plein la bouche (…) soit jamais abordé (…) « Son objectif, écrit Stephen Koch, était de susciter chez les Occidentaux non communistes et bien pensants le préjugé politique qui allait dominer toute l’époque : la conviction de toute opinion favorable à la politique étrangère de l’Union soviétique était fondée sur les principes de l’honnêteté la plus élémentaire. »

(…) le mot « paix » ne veut plus dire « victoire du communisme dans le monde entier ». Il veut dire monde entier tout simplement : nouvel ordre mondial, intégration européenne, cohabitation forcée, fraternité obligatoire ente les peuples, suppression de toutes les « discriminations » (jusqu’à la différence des sexes, des âges, des espèces, et plus si affinités). Le nouveau totalitarisme est en grâce. Sa défense de la grande cause de l’humanité en général devrait faire trembler l’homme considéré séparément, au lieu de le réjouir. C’est contre lui que se déchaînent ces forces noires de l’amour. Il n’y a pas de petits détails. La prohibition du tabagisme, la persécution des fumeurs, la prolifération des lois démentes (contre le « harcèlement sexuel », par exemple), le féminisme obsessionnel (avec ses quotas)…

Symptomatiquement, plus la guerre est devenue impossible, plus les citoyens se battent. Disent qu’ils se battent. Viennent sous les projecteurs raconter leur combat.

(…) la mondification. L’homogénéisation du monde. Sa mise aux normes touristiques planétaires par indifférenciation de toutes les manières de vivre et de penser. Son but, ce n’est plus l’interdiction des horreurs de la guerre, c’est le monde visitable. Ce que veut le jeune pacifiste allemand, australien ou anglo-saxon, c’est une France à prix cassés.

La grande battue (1995)

On n’étudie plus les génies d’autrefois. On ne les admire plus. On les débusque. On les capture. On les fourre à l’autoclave, et on voit ce que ça donne (…) C’est aux Etats-Unis que la chasse à l’instinct de mort (cette traque du NON sous-jacent à toute grande création artistique) fait ses plus beaux ravages (…) C’est aux Etats-Unis que le mouvement a pris son envergure industrielle parce que universitaire (…) Féministes, néomarxistes, sémioticiens, déconstructionnistes derridiens mènent l’épuration au pas de charge.

Quelques certitudes bétonnées guident le chasseur contemporain dans ses expéditions punitives :
1) Les « valeurs » au nom desquelles il sévit sont absolues, non seulement pour aujourd’hui et demain, bien sûr, mais surtout pour hier, à la différence des « valeurs » du passé, toujours relatives, et qui ne valaient que pour le passé (…)
3) A tout moment, les artistes d’autrefois sont susceptibles de se voir inculper pour des crimes ou des délits qui n’existaient pas de leur vivant. Nous sommes si fiers de nos « valeurs » que nous les avons rendues rétroactives : c’est ce qui les différencie des lois ordinaires, qui, comme le dit le Code civil, « ne disposent que pour l’avenir ».
Muni de ces certitudes (mais sans cesser de répéter bien fort, comme au bon vieux temps, qu’il est interdit d’interdire), le chasseur contemporain peut partir à l’aventure.

Comme on l’imagine bien, ce souleveur de lièvres, jaillissant de son bureau, tout fier d’avoir bouclé un nouveau dossier d’instruction, et jetant à sa femme : « Chérie, j’ai rétréci Hemingway ! » (ou Heidegger, Flaubert, Brecht, Miller).

A royaume du Bien, la délation est une vertu. Les plus minimes « délits » sont susceptibles, désormais, d’être montés en épingle par nos innombrables « criminographes » pour reprendre une belle expression de Kundera dans Les Testaments trahis.

Les tour-opérateurs de la médiacratie hégédémoniaque…

Touchez pas au grizzly (1988)

(…) les rêves ne sont eux-mêmes que de la parole déchaînée dans le sommeil du corps.

Richard Wagner écrivait à Ernst von Weber, président de la ligue antivivisectionniste, cette lettre que je crois inutile de surcharger du moindre commentaire : « Il serait excellent de faire peur aux juifs, eux qui, de jour en jour, se conduisent de manière plus insolente. De même, il faut faire peur à messieurs les vivisectionnistes ; il faudrait que, tout simplement, ils craignent pour leur vie, et qu’ils croient voir devant eux le peuple, armé de matraques et de  cravaches. » (…) Végétarien militant, Hitler adorait les animaux (…) Aurons-nous la méchanceté de rappeler aux zoophiles actuels qu’une loi gigantesque (plus de cent quatre-vingts pages) fut cogitée par les nazis concernant le droit des animaux…

Comme toutes les œuvres qui font symptôme, ce film [L’Ours], aussi bien que Le Grand Bleu et quelques autres tout aussi atterrants, est éperdument « religieux ». Religieux au sens, bien entendu, d’un retour de religiosité diffuse, « totémique », de spiritualisme de pacotille, de « sacré » de fast-food en dilution dans l’air du temps, et dont on peut trouver d’autres signes à l’infini dans cette fin de siècle : ésotérismes divers, orientalismes de bazar, occultisme en kit, astrologie, tarots, néo-croyances à la réincarnation, développement des « énergies positives », etc.

C’est donc très américain, tout ça. Très écologique. Très « Verts ». Très Greenpeace. Très « forêt primitive ». L’enjeu est toujours le même : il s’agit de nous intimider assez profondément, vous et votre foutue manie critique d’Occidental doutant, dissolvant, trop cérébral donc négatif, pour vous ramener dans la communauté approuvante par des effusions floues, et vous réconcilier avec la germination universelle en éternel retour. Sentiment contre raison.

Œuvres « religieuses » donc, mais dont la religiosité s’oppose radicalement, bien entendu, et comme toujours, aux grandes religions constituées.

Télé et châtiment (1991)

Le programme du nouveau totalitarisme qui grimpe à l’horizon se fonde notamment sur une redistribution complète des rôles autour de la chose sexuelle (celle-ci se trouvant d’ailleurs réduite désormais, la plupart du temps, à ce qu’il est possible de dire du sida : le sida c’est qui reste du sexe quand celui-ci à disparu) (…) Rien ne le démontre mieux, rien n’en constitue une plus belle métaphore que ce qui a essayé péniblement de s’articuler, cette semaine, sur le plateau de « Ciel mon mardi ! », autour de la gravissime question du « harcèlement sexuel » (…) 
L’atmosphère étouffante était parfaitement rendue, autour d’un suspect à masque de bouc émissaire tellement bien imité qu’on finissait par se demander s’il était complètement vrai (…) 
Il était donc venu se faire punir en direct à « Ciel mon mardi ! », ce coupable potentiel, d’être supposé avoir « harcelé », et à tour de bras, mais on n’a pas pu savoir qui. Et il jouait son rôle : il était là, massif, obtus, simple comme un schéma, muet comme un mannequin de cire dramatique censé incarner la culpabilité machiste immémoriale, le crime phallique avec préméditation.

Et personne, bien entendu, pour rappeler d’entrée de jeu que le « harcèlement sexuel » (sexual harassment, en version originale) était une notion venue toute crue des Etats-Unis, ce pays où il préférable d’éviter, par exemple, de regarder une fille dans les yeux si on ne veut pas être accusé d’essayer d’exploiter vilainement ses intimes faiblesses ! (…) Quelqu’un, sur le plateau, a tout de même demandé quelle était la différence entre la séduction (ou la drague) et le harcèlement. Excellente question à laquelle nul participant, bien sûr, n’était en état de répondre : il aurait fallu s’engager dans une discussion ennuyeuse pour définir les limites de la liberté de l’individu, et ce n’était pas vraiment pas le moment. De toute façon, une loi allait être bientôt votée. Ouf !

Moralité : une bonne émission de télé, de nos jours, ne peut plus qu’accoucher d’une loi ou d’un désir de loi (…) En somme, et pour conclure, le comble du spectacle est désormais atteint chaque fois que se trouvent mis en scène les esclaves demandant avec enthousiasme, et dans leur intérêt, l’abolition d’un nouveau fragment de ce qui leur restait encore de liberté.

Linge salle (1991)

(…) la néo-réalité conjugale faite de communication, de dialogue, de respect de l’autre, de reconnaissance du partenaire, enfin de tous les idéaux égalitaires contemporains, comme de juste radicalement incompatibles avec l’érotisme.

La beauté du diable (1993)

Notre société, qui peut se définir comme l’ambition, sur tous les plans, de survivre à la négativité , n’est jamais plus instructive que lorsqu’elle monte en épingle les vestiges de celle-ci.

lundi 11 décembre 2017

« Jésus de Nazareth - 1 - Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration » de Benoît XVI

A peu près à l’époque de la naissance de Jésus, Judas le Galiléen a appelé à une révolte qui fut réprimée dans le sang par les Romains. Son parti, celui des zélotes, qui continuait à exister, ne refuse ni la terreur ni la violence pour restaurer la liberté d’Israël. Il n’est pas exclu que l’un ou l’autre parmi les douze apôtres, Simon le zélote et peut-être aussi Judas Iscariote, ait été partisan de ce mouvement.

Le mot hébreu taljà signifie à la fois « agneau », « enfant, serviteur » (…) De même que le sang de l’agneau pascal avait joué un rôle décisif pour la libération d’Israël du joug de l’oppression égyptienne, de même le Fils devenu serviteur - le berger devenu agneau - ne représente plus seulement Israël, mais il est aussi le garant de la libération du « monde », de l’humanité dans sa totalité.

Dans son bref récit des tentation (1,13), Marc a mis en relief le parallèle avec Adam (…) Jésus « vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ». Le désert - image opposée à celle du jardin - devient le lieu de la réconciliation et du salut ; les bêtes sauvages, qui représentent la forme la plus concrète de la menace que font peser sur l’homme la rébellion de la création et la puissance de la mort, deviennent des amis comme au Paradis.

Barrabas avait participé à une émeute et, dans ce contexte, il était en outre accusé de meurtre (…) il avait été un des résistants les plus éminents, voire le véritable meneur de cette émeute. Autrement dit : Barabbas était une figure messianique. Le choix entre Jésus et Barabbas n’est donc pas fortuit : deux figures messianiques, deux formes du messianisme s’opposent. Cela devient encore plus évident lorsque nous prenons en compte que « Bar-Abbas » signifie fils du père. Il se présente comme une sorte d’alter ego de Jésus, qui revendique la même prétention mais de façon très différente.

Aujourd’hui (…) voir dans le christianisme une recette conduisant au progrès et reconnaître le bien-être commun comme la véritable finalité de toute religion, et donc aussi de la religion chrétienne, telle est la nouvelle forme de cette même tentation (…) qu’est-ce que Jésus a vraiment apporté, s’il n’a pas apporté la paix dans le monde, le bien-être pour tous, un monde meilleur ? qu’a-t-il apporté ? La réponse est très simple : Dieu. Il a apporté Dieu.

(…) le mot « Evangile ». Ce terme renvoie au langage des empereurs romains qui se considéraient comme les maîtres du monde, ses sauveurs et ses rédempteurs. Les messages de l’empereur portaient le nom d’ « évangiles » (…) L’idée sous-jacente était que ce qui émane de l’empereur est un message salvifique, non pas une simple nouvelle, mais une transformation du monde allant dans le sens du bien (…) ce que les empereurs, qui se font passer pour dieu, prétendent à tort, se réalise ici réellement (…) Dans le langage actuel de la théorie linguistique, on dirait que l’Evangile ne relève pas simplement du discours informatif, mais du discours performatif, qu’il n’est pas seulement communication, mais action, force efficace qui entre dans le monde en le sauvant et en le transformant (…) Le message central de l’ « Evangile », c’est que le Royaume de Dieu est proche.

L’aspect nouveau et spécifique de son message consiste à nous dire que Dieu agit maintenant - que ‘heure est venue où Dieu se révèle dans l’histoire comme son Seigneur lui-même (…) C’est pour cette raison que la traduction « Royaume de Dieu » est insuffisante, mieux vaudrait parler de la souveraineté ou de la seigneurie de Dieu.

Le Juif pieux prie chaque jour en répétant le Schema’ Israel : « Ecoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »

Dans le message de Jésus relatif au Royaume, nous l’avons vu, sont inscrites des affirmations qui expriment la pauvreté de ce royaume dans l’histoire : il est comme un grain de moutarde, la plus petite de toutes les graines. Il est comme le levain, quantité infime en comparaison de la masse de la pâte, mais élément déterminant pour son devenir.

Cette nouvelle forme de proximité du Royaume dont parle Jésus et dont la proclamation constitue le trait distinctif de son message, cette proximité nouvelle, c’est Jésus lui-même. Par sa présence et son action, Dieu est entré dans l’histoire d’une manière tout à fait nouvelle, ici et maintenant, comme Celui qui agit.

(…) l’épisode du pharisien et du publicain qui prient tous deux dans le Temple de façon très différente (…) L’homme se justifie lui-même. L’autre, par contre, se voit à partir de Dieu. Il a tourné son regard vers Dieu et il a ainsi ouvert les yeux sur lui-même. Il sait donc qu’il a besoin de Dieu, qu’il a besoin de vivre de sa bonté…

Devant Dieu, ils ne prétendent pas être une sorte de partenaire commercial égal en droits, qui exige d’être rétribué à hauteur de ses actes. Ces hommes savent qu’intérieurement aussi ils sont pauvres (…) ils arrivent les mains vides, ces mains-là n’agrippent pas, ne retiennent pas, elles s’ouvrent et donnent, prêtes à s’abandonner à la bonté de Dieu qui donne.

La pauvreté purement matérielle ne sauve pas, même s’il est certain que les défavorisés de ce monde peuvent tout particulièrement compter sur la bonté divine. Mais le cœur de ceux qui ne possèdent rien peut être endurci, vicié, mauvais, intérieurement possédé par l’envie de posséder, oublieux de Dieu et avide de s’approprier le bien d’autrui. D’autre part, la pauvreté dont il est question n’est pas non plus une attitude purement spirituelle.

Au Livre des Nombres (12,3), il est écrit : « Or, Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté. »

Jésus roi de la paix (…) Par son obéissance, il nous appelle à entrer dans cette paix : il la plante en nous.

Dans le langage de l’Ancienne Alliance, la « justice » est l’expression de la fidélité à la Torah, de la fidélité à la Parole de Dieu à laquelle les prophètes n’ont cessé d’exhorter (…) Le concept du Nouveau Testament qui correspond à celui de justice dans l’Ancien Testament est la « foi ».

« Heureux ceux qui sont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés » (1) (…) Edith Stein a dit un jour que quiconque recherche la vérité avec sincérité et passion est en route vers le Christ.

« Heureux les cœurs purs, il verront Dieu. » Par « cœur », on entend précisément le jeu intérieur combiné des forces de perception de l’homme (…) 
La quête de Dieu, la recherche de son visage, telle est la condition primordiale pour la montée qui conduit à la rencontre avec Dieu (…) 
Aucune condition fondée spécifiquement sur la connaissance qui découle de la Révélation n’est énoncée, seuls sont requis le fait de « chercher Dieu » et les fondements de la justice dictés par une conscience en éveil (…)
Le cœur pur est le cœur aimant qui entre en communion de service et d’obéissance avec Jésus-Christ. L’amour est le feu qui purifie et unit raison, volonté et sentiment…

Luc fait suivre les quatre Béatitudes qu’il transmet de quatre invectives : « Malheureux, vous les riches… malheureux, vous qui êtes repus maintenant… malheureux, vous qui riez maintenant… malheureux êtes-vous quand tous les hommes disent du bien de vous » (2) (…)
C’est précisément cet aspect qui a suscité la critique furieuse de Frédéric Nietzsche contre le christianisme (…) « Quel a été jusqu’ici le plus grand péché commis sur la terre ? N’était-ce pas la parole de celui qui a dit « malheur à ceux qui rient » ? » (3)

Matthieu nous dit explicitement que le peuple était « effrayé » par sa façon d’enseigner.

(…) un savant juif, Jacob Neusner, Juif pratiquant et rabbin (…) commente : « Lui (Jésus) et ses disciples peuvent faire ce qu’ils font le jour du sabbat parce qu’ils ont pris la place des prêtres dans le Temple : le sanctuaire s’est déplacé. Il est désormais constitué par le cercle du Maître et de ses disciples (…) Il n’est donc pas surprenant que le Fils de l’homme devienne maître du sabbat ! Non parce qu’il fait une interprétation libérale des restrictions du sabbat… Jésus n’avait rien d’un réformateur rabbinique désireux de « faciliter » la vie aux hommes… Non, il ne s’agit nullement d’alléger un fardeau… C’est l’autorité de Jésus qui est en jeu…" (4)

La résurrection de Jésus eut lieu « le premier jour de la semaine », si bien que, pour les chrétiens, ce « premier jour » - le début de la Création - devint désormais le « jour du Seigneur ».

Alors que la Torah présente un ordre social précis, qu’elle donne au peuple son régime juridique et social pour les temps de guerre et de paix, pour une politique juste et pour la vie quotidienne, on ne trouve rien de tel chez Jésus. Le fait de suivre Jésus ne fournit aucune structure sociale concrète politiquement réalisable.

Qu’est-ce que Jésus nous a apporté ? (…) Il a fait don de l’universalité (…) le seul préalable est la communion avec Jésus, la communion dans la volonté de Dieu (…) C’est une entrée dans la famille de ceux qui disent Père à Dieu (…) Jésus, dont la nourriture est de faire la volonté du Père.

Il ne s’agit pas de ceci ou de cela, il importe seulement que Dieu veuille vraiment se donner à nous : tel est le don de tous les dons, « la seule chose nécessaire »…

Ainsi, la filiation est devenue un concept dynamique : nous ne sommes pas encore de manière achevée des fils de Dieu, mais nous devons le devenir et l’être de plus en plus à travers notre communion de plus en plus profonde avec Jésus. Etre fils, c’est suivre le Christ.

Dans la Bible, le mot « mère » n’est pas un titre de Dieu. Pourquoi ? (…) l’image du père était et reste toujours en mesure d’exprimer l’altérité du créateur et de la créature…

(…) « qui est aux cieux ». Par ces mots, nous ne plaçons pas Dieu, le Père, sur un quelconque astre lointain, mais nous énonçons que nous, tout en ayant des pères terrestres différents, nous provenons cependant tous d’un seul Père. 

(…) dans le monde de l’époque, il y avait beaucoup de dieux. Moïse demande donc à Dieu son nom, le nom par lequel ce Dieu pourra justifier de son autorité particulière vis-à-vis des autres dieux. L’idée du nom de Dieu fait donc d’abord partie du monde polythéiste, où ce Dieu doit aussi se donner un nom (…) C’est pourquoi il ne peut pas entrer dans le monde des dieux comme un parmi d’autres, et il ne peut pas avoir un nom parmi d’autres.

Le Règne de Dieu vient à travers un cœur docile (…) La demande du cœur docile est devenue la demande en vue de la communion avec Jésus-Christ…

(…) la force de gravité de notre propre volonté nous éloigne sans cesse de la volonté de Dieu et nous fait devenir simple « terre ». Mais lui nous accepte, nous tire vers le haut jusqu’à lui, en lui, et, dans la communion avec lui, nous apprenons, nous aussi, la volonté de Dieu. Dans cette troisième demande du Notre Père, nous demandons de pouvoir nous approcher de plus en plus de lui pour que la volonté de Dieu l’emporte sur la force de gravité de notre égoïsme et qu’il nous rende capables de la hauteur à laquelle nous sommes appelés.

(…) il est question de « notre » pain (…) nul ne doit penser seulement à soi-même (…) nous demandons aussi le pain pour les autres (…) L’autre interprétation dit que la bonne traduction serait « le pain futur » (…) que le Seigneur veuille donner dès « aujourd’hui » le pain futur, le pain du monde nouveau, c’est-à-dire lui-même.

Au centre de l’Evangile de Mathieu (5), se trouve la parabole du serviteur sans pitié. A ce haut dignitaire royal a été remise la dette inimaginable de 10 000 talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent) ; et lui-même n’est pas prêt à remettre la somme comparativement dérisoire de 100 pièces d’argent.

« Quand nous avons dit : délivrez-nous du mal, il ne reste plus rien à demander. Nous implorons la protection divine contre l’esprit du mal, et, après l’avoir obtenue, nous sommes en sûreté contre les assauts du démon et du monde. Car comment craindre le siècle, quand Dieu nous couvre de son égide ? » (Saint Cyprien, évêque martyr)

« En ces jours-là, Jésus s’en alla dans la montagne pour prier, et il passa la nuit à prier Dieu. Le jour venu, il appela ses disciples, en choisit douze, et leur donna le nom d’apôtres. » (6) L’appel des disciples est un évènement lié à la prière (…) On ne peut choisir les ouvriers de la moisson de Dieu simplement comme un patron sélectionne sa main-d’œuvre, ils doivent toujours être demandés à Dieu et désignés par lui pour ce service. (…) On ne peut pas s’instituer soi-même disciple (…) les douze tribus d’Israël qui toutefois, après l’exil, se réduisaient quasiment à la tribu de Juda. Le nombre douze est donc un retour aux origines d’Israël, mais aussi un symbole d’espérance : Israël est rétabli dans son intégrité…

(…) avoir recours à la magie pour guérir est toujours lié à l’art de retourner le mal contre le prochain et de mobiliser contre lui les « démons » (…) Seul le chemin d’union progressive avec Dieu constitue le vrai processus de guérison de l’homme.

Deux d’entre eux sont issus du parti des zélotes : Simon, que Luc appelle « le zélote » (…) et Judas…

(…) soixante-dix était considéré comme le nombre des peuples de la terre.

Cette tradition constitue l’arrière-plan de la légende (…) selon laquelle la traduction en grec de l’Ancien Testament, au IIIè siècle avant J-C, a été faite par soixante-dix érudits.

Peut-être est-il judicieux d’attirer ici l’attention sur quelques traits spécifiques de l’évangéliste Luc. De la même façon qu’il est particulièrement sensible à l‘importance des femmes, il est l’évangéliste des pauvres et, chez lui, on doit reconnaître « l’option prioritaire pour les pauvres ».

Le « Royaume de Dieu » est présent comme une semence. Vue de l’extérieur, la semence est une chose insignifiante que l’on peut ignorer. La graine de moutarde, qui est une image du Royaume de Dieu, est la plus petite de toutes les graines, et pourtant elle porte en elle un arbre tout entier. La semence est la présence de la réalité future. Dans la semence, ce qui est à venir est déjà présent de manière cachée.

Car dans ce monde marqué par le péché, ce qui caractérise l’axe, la force de gravitation de notre vie, c’est la sujétion au « je » et au « on ». Ce lien doit être brisé pour permettre l’ouverture à un amour nouveau qui nous transporte dans un univers régi par d’autres lois de la gravitation…

(…) il ne s’agit plus de savoir quel autre est ou n’est pas mon prochain, il s’agit de moi-même. Je dois me faire le prochain des autres, et alors, l’autre comptera pour moi « comme moi-même. » (…) Jésus renverse les choses. Le Samaritain, l’étranger, se fait lui-même mon prochain et me montre que je dois apprendre par moi-même, de l’intérieur, à être le prochain de tous (…) Il me faut devenir quelqu’un qui aime, une personne dont le cœur se laisse bouleverser par la détresse de l’autre (…) Et nous ne pourrons le faire que si nous devenons nous-mêmes intérieurement « bons », si de l’intérieur nous nous faisons le « prochain » des autres et si nous cherchons alors à savoir quelle façon de servir nous est demandée, autour de nous et dans le cercle plus large de notre vie, quelle façon de servir nous est individuellement possible et, par là même, assignée.

(…) dans l’au-delà, la seule vérité qui se manifeste est celle qui présidait déjà ici-bas.

Le riche se trouve dans le séjour provisoire des morts, l’hadès, et non pas dans la « géhenne » (l’enfer), qui est le nom donné au séjour définitif.

Ce problème de l’exigence d’un signe visible, de l’exigence d’une plus grande évidence dans la manifestation de la Révélation, traverse tout l’Evangile (…) quiconque ne croit pas en la parole de l’Ecriture ne croira pas non plus quelqu’un qui reviendrait de l’au-delà. Les vérités les plus élevées, on ne peut les faire entrer dans le moule de l’évidence empirique, propre aux seules choses matérielles.

Depuis Irénée de Lyon (mort en 202), la tradition de l’Eglise considère unanimement Jean le fils de Zébédée, comme le disciple bien-aimé et comme l’auteur de l’Evangile (…) Est-il possible que lui, le pêcheur du lac de Génésareth, ait pur rédiger ce sublime évangile qui, par ses visions, plonge au plus profond du mystère de Dieu ? Lui, ce pêcheur de Galilée, a-t-il pu être lié à l’aristocratie sacerdotale, comme le fut, en effet, l’évangéliste ? A-t-il pu être apparenté à la famille du grand prêtre, comme le suggère le texte ? (…) Après avoir terminé son service, le prêtre retournait dans son pays : de manière courante, il exerçait aussi une profession lui permettant de gagner sa vie.

(…) il ressort qu’il existait, à Éphèse, une sorte d’école johannique qui se réclamait du disciple bien-aimé de Jésus, mais où cependant un certain « prêtre Jean » était l’autorité déterminante. Ce « prêtre » Jean apparaît dans la deuxième et la troisième Lettre de saint Jean comme expéditeur et auteur de la Lettre, mais simplement sous le titre « le prêtre » (l’Ancien), sans indiquer le nom de Jean. Manifestement, il est pas identique à l’apôtre (…) Après la mort de l’apôtre, il passait tout à fait pour le porteur de son héritage. Dans la mémoire, les deux figures ont fini par se confondre (…) le contenu de l’Evangile remonte au disciple que Jésus aimait (particulièrement). Le prêtre s’est considéré comme son relais et son porte-parole.

Chez Jean, le sujet du souvenir est toujours le « nous », il se souvient dans et avec la communauté des disciples, dans et avec l’Eglise.

Cela signifie que l’Evangile de Jean, en tant qu’ »Evangile pneumatique », ne fournit certainement pas une sorte de transcription sténographique des paroles et des activités de Jésus, mais que, en vertu de la compréhension née du souvenir, il nous accompagne, au-delà de l’aspect extérieur, jusque dans la profondeur des paroles et des évènements, profondeur qui vient de Dieu et qui conduit vers Dieu.

L’abondance de Cana est par conséquent un signe indiquant que la fête de Dieu avec l’humanité, le don de lui-même aux hommes, a commencé (…) L’heure des noces de Dieu avec son peuple a commencé dans la venue de Jésus.

En Isaïe 5,1-7, nous rencontrons un chant de la vigne (…) La vigne, la fiancée, c’est Israël…

La parabole de la vigne dans le discours d’adieu de Jésus prolonge toute l’histoire de la pensée et du discours bibliques autour de la vigne et s’ouvre à une ultime profondeur : « Je suis la vraie vigne » (7) (…) Dès lors, la vigne n’est plus une créature que Dieu regarde avec amour, mais qu’il peut aussi arracher et rejeter. Dans le Fils, il est lui-même devenu la vigne (…) Cette vigne ne pourra plus jamais être arrachée, elle ne pourra plus jamais être livrée à l’abandon ni au pillage. elle appartient définitivement à Dieu. Par le Fils, Dieu lui-même vit en elle.

Jean ne connaît pas l’image paulinienne du « corps du Christ ». Mais la parabole de la vigne exprime de fait la même chose : le fait que Jésus est inséparable des siens, leur union avec lui et en lui. Ainsi, le discours de la vigne manifeste l’irrévocabilité du don offert par Dieu, qui ne sera pas repris.

La vigne (…) a toujours à nouveau besoin d’être nettoyée, purifiée (…) Cette purification, l’Eglise, l’individu en ont sans cesse besoin.

N’oublions pas que la parabole de la vigne est intégrée dans le contexte de la dernière Cène de Jésus (…) Le fruit que le Seigneur attend de nous est l’Amour qui accepte avec lui le mystère de la Croix, l’Amour qui nous fait participer à son don de soi.

En Jean 15, 1-10, nous rencontrons dix fois le verbe grec menein (demeurer) (…) Au début, on est facilement enthousiaste, mais il faut ensuite marcher avec constance sur les chemins monotones du désert qu’on est appelé à parcourir dans la vie. Il faut avancer patiemment (…) C’est justement ainsi que le vin se bonifie.

L’homme de prière est assuré d’obtenir ce qu’il demande. Cependant, prier au nom de Jésus, ce n’est pas demander n’importe quoi, mais demander le don essentiel que Jésus, dans le discours d’adieu, nommait « la joie » et que Luc nommait l’Esprit-Saint.

Le bien suprême et véritable en nous ne pouvons l’acquérir par nos effort. Nous devons accepter le don, et nous devons entrer dans la dynamique de ce qui nous est donné. Cela se fait dans la foi en Jésus, qui est dialogue, relation vivante avec le Père, et qui veut redevenir en nous parole et amour.

(…) l’Eucharistie apparaît comme la grande et permanente rencontre de l’homme avec Dieu, dans laquelle le Seigneur se donne comme « chair », afin qu’en lui et en participant à son chemin, nous puissions devenir « esprit ».

On peut se souvenir ici des mots de saint Paul : « Le premier Adam était un être humain qui avait reçu la vie » ; le dernier Adam - le Christ - est devenu l’être spirituel qui donne la vie. » (8)

Ainsi, dans les religions du monde, le pain est devenu le point de départ des mythes de la mort et et de la résurrection de la divinité, dans lesquels l’homme exprimait son espérance d’une vie qui sortirait de la mort…

Jésus transforme l’acte violente et extérieur de la crucifixion en un acte du libre don de soi-même pour les autres. Jésus ne donne pas quelque chose, il se donne lui-même. C’est ainsi qu’il donne la vie.

Les enfants ne sont pas la « propriété » des parents. Les époux ne sont pas « propriété » l’un de l’autre. Mais ils s’appartiennent l’un à l’autre de façon beaucoup plus profonde que par exemple un bout de bois ou un terrain ou n’importe quelle autre chose qu’on nomme « propriété ».

L’homme se connaît seulement dans la mesure où il apprend à se comprendre à partir de Dieu, et il connaît l’autre seulement dans la mesure où il voit en lui le mystère de Dieu.

Il commence le récit de cet épisode en énonçant un paradoxe voulu : « Un jour, Jésus priait à l’écart. Comme ses disciples étaient là… » (9). Les disciples sont intégrés dans son aparté, cette façon réservée à lui seul d’être avec le Père (…) il leur est permis de voir Jésus comme celui qui parle face à face avec le Père, en toute familiarité.

(…) ce qui scandalisait chez Jésus (…) c’est qu’il semble se placer sur un pied d’égalité avec le Dieu vivant. C’est cela que la foi strictement monothéiste des Juifs ne pouvait admettre…

(…) la Transfiguration de Jésus a un rapport avec la fête des Tentes (…) Les évènements majeurs de la vie de Jésus ont un rapport intrinsèque avec le calendrier des fêtes juives (…) La fête des Tentes présente le caractère tridimensionnel que l’on retrouve généralement dans les grandes fêtes juives : une fête provenant à l’origine de la religion de la nature devient en même temps une fête de commémoration historique des actions salvifiques de Dieu, et le souvenir devient l’espérance du salut définitif (…) Si la fête des Tentes avec son sacrifice de l’eau permettait d’implorer la pluie indispensable pour une terre desséchée, la fête se transforme aussitôt en commémoration de la traversée du désert par Israël, au cours de laquelle les Juifs habitaient dans des tentes (des cabanes, soukkhot) (…) « Les cabanes furent conçues non seulement comme une réminiscence de la protection divine dans le désert, mais aussi comme une préfiguration des soukkhot dans lesquels les justes habiteraient dans le siècle à venir. » (Riesenfield) (…) c’est chez Luc (16,9) qu’il est fait mention des tentes éternelles habitées par les justes dans la vie future.

Au fil du développement de l’Ancien Testament et du judaïsme primitif, le mot « Seigneur » était devenu une désignation de Dieu, faisant ainsi passer Jésus dans la communion ontologique avec Dieu lui-même, l’authentifiant comme le Dieu vivant désormais présent pour nous.

L’expression « Fils de l’homme », utilisée par Jésus pour cacher son mystère et en même temps le livre progressivement, était nouvelle et surprenante. Ce n’était pas un titre courant dans l’espérance messianique (…) En gros, l’expression « Fils de l’homme » signifie d’abord simplement « homme » dans l’usage linguistique hébreu et araméen (…) Le titre de « Fils de l’homme » n’existait pas en tant que titre à l’époque de Jésus. Mais on peut sans doute en voir l’esquisse dans la vision de l’histoire universelle relatée par le Livre de Daniel avec les quatre bêtes et le « Fils d’homme ».

L’expression « Fils de Dieu » provient de la théologie politique de l’Orient ancien. En Egypte comme à Babylone, on donnait au roi le titre de « fils de dieu ». Le rituel de l’accession au trône est considéré comme un « engendrement » qui le fait fils de dieu.

(…) le « JE SUIS » du Buisson ardent avait trouvé une signification nouvelle : ce Dieu est, tout simplement (…) Quand Jésus dit « Je suis » (…) Jésus ne se situe pas à côté du Je du Père, mais il renvoie au Père (…) Parce qu’il est le Fils, il peut reprendre à son compte la présentation que le Père fait de lui-même (…) « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS » (10). Sur la croix, on peut reconnaître sa condition de Fils, et son unité avec le Père.

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(1) Mathieu 5,6
(2) Luc, 6, 24-26
(3) Ainsi parlait Zarathoustra.
(4) A Rabbi talks with Jesus (1993)
(5) 18, 23-25
(6) Luc 6, 12-13
(7) Jean, 15,1.
(8) Première Lettre aux Corinthiens 15, 45
(9) Luc, 9,18

jeudi 16 novembre 2017

 "Scènes de la vie intellectuelle en France - L’intimidation contre le débat » d’André Perrin (2016)

Préface de Jean-Claude Michéa

« (…) les effets spécifiques de la loi Edgar Faure de novembre 1968 sur la vie intellectuelle française. Ce ministre a la fois intelligent et cultivé (…) avait en effet acquis la certitude, au lendemain des évènements de Mai 68, que le moyen le plus efficace de neutraliser les velléités contestataires de certains idéologues de ce mouvement était tout simplement d’en faire des universitaires. De là (…) cette titularisation immédiate, au sein de la nouvelle Université, d’un nombre considérable d’idéologues « gauchistes » - surtout dans les départements « littéraires » dont certains ne disposaient parfois que d’une simple licence (…) 
Le mécanisme traditionnel de la cooptation allait évidemment faire le reste - les nouveaux mandarins ayant généralement une tendance marquée à choisir leurs successeurs parmi leurs clones intellectuels plutôt qu’en fonction de leur véritable apport à la recherche. C’est probablement ce qui explique, entre autres, que plus de quarante ans après, ce soient toujours Foucault, Bourdieu et Derrida - autrement dit, les auteurs qui étaient effectivement à la mode dans les années 1970 - qui constituent encore le sésame idéologique le plus efficace pour faire carrière dans les « sciences sociales » ou accéder à la reconnaissance médiatique ».


L’art perdu du débat

Les historiens ont relevé dans l’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault de multiples erreurs (…) Plus du quart des références du premier chapitre Stultifera navis comportent des erreurs ou des approximations (…) Rien de tout cela n’a pourtant débouché sur une campagne de presse visant à mettre Foucault au ban de l’université… 

Ainsi Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : ces romanciers et cinéastes dépourvus de toute formation historique et exégétique qui, ignorant le grec, n’ont aucun accès aux textes des Evangiles, ont publié un livre intitulé Jésus après Jésus. La christianisation de l’Empire romain, prolongé par une série télévisée intitulée L’apocalypse dont Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne, a montré dans un petit livre incisif qu’il fourmillait d’erreurs, de contresens, d’incompréhensions, de confusion, de contradictions et de rapprochements absurdes ouvrant la porte à des interprétations tendancieuses.

Il en va donc de la civilisation comme de la dette : on n’a le droit de parler de civilisation que lorsqu’elle est arabo-islamique et de dette que lorsque le créancier est musulman.

Le 12 septembre 2006, le pape Benoît XVI avait prononcé à l’Université de Ratisbonne (…) une conférence académique devant un aéropage d’universitaires, conférence intitulée Foi, raison et université : souvenirs et réflexions. Radios et télévisions ayant repris sans vérification des dépêches d’agences de presse affirmant que le pape y avait dénoncé la violence de l’islam, des églises furent incendiées en Irak et en Palestine et plusieurs chrétiens assassinés, dont une religieuse septuagénaires à l’hôpital de Mogadiscio, par des gens qui n’avaient pas lu le discours de Benoît XVI mais qui, informés de son contenu par des journalistes qui ne l’avaient pas lu davantage, entendaient montrer ainsi qu’on avait bien tort de lier l’islam et la violence (…) De l’islam il n’était question que dans l’introduction à  travers une citation, celle d’un court dialogue entre l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et un lettré persan dans lequel celui-là reproche à Mahomet d’avoir diffusé la foi par l’épée. Bien loin de reprendre à son compte ce reproche, le pape prenait au contraire ses distances avec lui en soulignant la « rudesse » et le caractère peu « amène » du propos, et surtout il le laissait de côté pour extraire du dialogue cité l’argument que le Byzantin opposait au Persan, argument qui allait servir de fil conducteur à la conférence et qu’on retrouve das la conclusion. Cet argument est le suivant : « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. » (…) le Pape n’y traitait pas de l’islam et de la violence, mais, s’agissant des rapports de la religion et de la raison, ses principales cibles se trouvaient à l’intérieur du christianisme : le volontarisme de Duns Scot, la réforme protestante, la philosophie kantienne et le subjectivisme moderne.

On a contesté qu’identité fût un mot juste sous prétexte que toute identité se construit et qu’aucune n’est figée (…) nous savons bien que toute identité, celle d’une nation comme celle d’un enfant qui devient homme, se construit dans une histoire, et cela ne nous empêche pas de parler de l’identité dans de multiples circonstances où il ne s’agit pas de celle de la France. Celui qui s’aventurerait à nier l’existence d’une identité palestinienne s’exposerait à de graves ennuis avec la plupart des signataires de la pétition lancée par Médiapart le 2 décembre 2009. Quant aux militants du Front de gauche et aux députés « frondeurs » du parti socialiste, lorsqu’ils réclament que la gauche soit fidèle à ses valeurs, ne lui demandent-ils pas de conserver son identité ?

(…) la presse avait massivement opposé aux adversaires du genre à l’école un tir de barrage dont le maître mot, le maître-argument, (…) était : « La théorie du genre n’existe pas. » (…) Pourtant la notion de « gender theory », de même que celle de « queer theory », est tout aussi attestée dans le monde anglo-saxon (…) Que la théorie du genre ne soit pas unifiée, c’est bien la moindre des choses : toutes les théories sont provisoires et aucune n’est parfaitement unifiée. Cependant si ces théories au pluriel ne reposaient pas sur un substrat qui leur fût commun, si elle se bornaient à se contredire les unes les autres sur tous les points… (…) 
A vrai dire c’est parce qu’ils soupçonnaient leurs adversaires d’utiliser le mot théorie en lui donnant une connotation dépréciative que les promoteurs de la théorie du genre ont voulu censurer ce mot : dans l’esprit de beaucoup la théorie, surtout si on l’oppose à l’expérience ou aux faits, est par essence fumeuse, pure vue de l’esprit sans consistance ni rapport à la réalité.

Mais fallait-il intégrer la théorie du genre au programme des sciences de la vie et de la terre ? Les sciences biologiques ayant pour objet le sexe mais pas le genre, il était pour le moins paradoxal de demander à des professeurs de sciences naturelles d’enseigner une théorie qui venait des sciences humaines (…) et dont les présupposés étaient, eux, foncièrement antinaturalistes. 

(…) cet objectif relève de l’éducation et non de l’instruction (…) Ni les valeurs de la République ni l’égalité entre les hommes et les femmes ne sont des vérités scientifiques (…) Enseigner des vérités et promouvoir des valeurs, cela ne peut pas se faire selon les mêmes modalités : voilà ce dont on aurait pu débattre si la bataille des mots n’avait pas empêché la confrontation des idées.

La ministre chargée de le porter [Christine Taubira] avait ainsi déclaré : « C’est une réforme de société et on peut même dire une réforme de civilisation. » Une réforme de société et a fortiori une réforme de civilisation, cela mérite une discussion entre les citoyens et on peut s’attendre à ce que dans une discussion d’affrontent des opinions divergentes. Or la stratégie adoptée par les partisans de la réforme consista à assimiler les opinions divergentes à l’homophobie.

Les hommes sont en effet beaucoup plus visés que les femmes par les contrôles de police (…) 9,5 fois plus (…) si de la surreprésentation des noirs et des arabes dans les contrôles on peut conclure au racisme anti-noir et anti-arabe des policiers, de la surreprésentation des hommes, ne faut-il pas conclure à leur sexisme anti-mâle ? (…) 
Concrètement, puisque l’INSEE nous apprend qu’au 1er janvier 2015 il y avait 391 330 hommes nés en 1987 et 391 072 femmes nées en 1946, il faudrait exiger des policiers qu’ils apportent la preuve que les femmes de 70 ans ont été contrôlées aussi souvent que les hommes de 29 ans (…)
Si quelqu’un avait affirmé dans une émission télévisée que les hommes sont davantage soumis à des contrôles d’identité parce que la plupart des trafiquants sont des hommes, il est peu probable qu’il aurait fait l’objet de poursuites judiciaires, ne serait-ce que parce qu’aucune association antisexiste n’aurait déposé une plainte avec constitution de partie civile. Il est tout aussi peu probable qu’il ait été couvert d’opprobre.

A Rotherham dans le Yorkshire 1400 jeunes filles âgées de 11 à 16 ans avaient été battues, victimes d’abus sexuels, violées, souvent sous la menace de la torture, pendant 16 ans, de 1997 à 2013, sans que ni la police ni les services sociaux ni le conseil municipal, pourtant alertés par trois rapports établis entre 2002 et 2006, n’aient rien fait pour s’y opposer. Ces responsables, pouvait-on lire dans le rapport de Mme Jay [ancienne inspectrice des affaires sociales],  étaient en effet « réticents à identifier les origines ethniques des coupables par crainte d’être traités de racistes. » (…) Si 1400 jeunes filles de 11 à 16 ans avaient été battues, menacées de mort et violées pendant 16 ans par des prêtres catholiques ou des moines bénédictins, les services sociaux et les conseils municipaux se seraient-ils tus pour ne pas risquer de stigmatiser une communauté et d’alimenter ainsi l’anticléricalisme primaire ?

Passons sur cet étrange présupposé en vertu duquel il faudrait être marxiste pour parler de Marx, croyant pour parler de la religion et, allons jusqu’au bout, néo-nazi pour étudier le nazisme…

Nous vivons dans un pays où on est capable d’adjurer les Israéliens de dialoguer avec le Hamas en leur représentant qu’on ne peut faire la paix qu’avec son ennemi, mais dans ce même pays des intellectuels considèrent que les intellectuels qui ne pensent pas comme eux ne sont ni des interlocuteurs, ni des adversaires, ni même des ennemis, mais pire que des ennemis puisque, sans qu’il soit question de faire la paix, ils sont à ce point étrangers à leur monde, qu’on ne peut ou qu’on ne doit même pas entreprendre une discussion avec eux (…) 
Or il n’y a pas de débat intellectuel là où il ne s’agit plus de démêler le vrai et le faux, mais de dénoncer le mal (…) Pour penser en vérité, il faut accepter de suspendre le jugement moral, il faut préférer la raison à l’émotion et aussi le doute au soupçon. Celui-ci n’est pas inutile quand on se l’applique à soi-même afin de penser contre soi et il relève alors de l’hygiène intellectuelle ; appliqué préférentiellement à la pensée de l’autre, il s’apparente davantage au terrorisme intellectuel. La plupart des débat de ces dernières années m’ont paru tomber dans ces travers.

Sur l’anticléricalisme. La notion de crime dans son rapport à l’histoire.

Le terme anticléricalisme est lui-même équivoque ou polysémique. Il peut signifier soit, c’est son sens strict, l’opposition au cléricalisme, soit, plus largement et plus couramment, l’hostilité à l’endroit des clercs, du clergé, des Eglises, de la religion en général. C’est le premier sens que retient Catherine Kintzler en écrivant : « Le cléricalisme, en effet, consiste à vouloir accorder aux représentants des religions et aux ministres des cultes un rôle politique ou (éventuellement) en tant qu’élus, et plus généralement à nier la séparation des ordres institués par la laïcité républicaine, à vouloir que le politique soit dépendant du religieux. » (…) Un certain nombre de déclarations entendus ces temps-ci réputent attentatoire à la laïcité toute intervention des Eglises, et plus particulièrement de l’Eglise catholique, dans l’espace public. Ceux qui prétendent ainsi interdire à une association religieuse l’exercice de droits et de libertés qu’ils revendiquent pour les associations de travailleurs, de professeurs, de chasseurs-pêcheurs ou de libres penseurs introduisent une discrimination qui n’est prévue par la loi, ni exigée par la laïcité républicaine. L’anticléricalisme dont ils font preuve n’est pas l’anticléricalisme au sens strict (…) mais au sens large, qui est hostilité à l’endroit des clercs, du clergé, des Eglises et de la religion en général.

Kant lui-même qui justifie clairement la peine de mort aurait alors été complice d’un « crime » (…) Si donc on prend le mot crime au sens juridique (…) on ne peut qualifier des faits historiques passés en recourant à des concepts juridiques contemporains sans introduire une sorte de rétroactivité de la loi qui est un monstre juridique. Si maintenant on prend le mot crime dans son acception morale, on se trouvera devant une difficulté analogue. Le problème ne sera plus exactement celui de a rétroactivité de la loi, mais celui de l’anachronisme (…) Si donc on veut demander au christianisme des comptes sur les crimes de son histoire, il faut s’assurer que les actions auxquelles on donne cette qualification contrevenaient soit aux lois juridiques en vigueur à l’époque où elles ont été  accomplies, soit à la loi morale telle qu’elle était accessible à la conscience des hommes de l’époque et telle que son contenu était déterminé par les mœurs et l’ensemble des conditions empiriques de leur temps.

(…) pour l’essentiel, c’est l‘hérésie et non l’Inquisition qui suscite à l’époque la réprobation générale. L’Inquisition « ne soulève pas contre elle  l’hostilité de la population et bénéficie de l’appui de sa part la plus importante. ». En refusant le mariage, en niant la validité du serment dans une société, la société féodale, tout entière fondée sur des relations contractuelle, les Cathares heurtaient les valeurs et les convictions les plus fortement établies en leur temps et c’est pourquoi, au cours des deux siècles qui précédèrent la naissance de l’Inquisition, ils furent régulièrement victimes de la justice expéditive des rois et des empereurs, mais aussi fréquemment massacrés par des foules en colère. Ainsi en introduisant une enquête et en instituant une justice régulière où par ailleurs le bûcher était l’exception et non la règle, l’Inquisition a-t-elle plutôt contribué à l’adoucissement des mœurs : « La pratique inquisitoriale a modifié la procédure judiciaire et constitué un progrès par rapport aux procédures accusatoires. »
(…) c’est précisément quand l’Inquisition passe des mains de l’Eglise à celles des rois et des empereurs, c’est-à-dire à partir du XVIè siècle, qu’elle fait le plus grand nombre de victimes. « L’Eglise a toujours tendance à pardonner au moindre signe de repentance. »

(…) en suggérant qu’un lien privilégié unit religion et criminalité (…) celle-ci aurait dû décliner au fur et à mesure que celle-là s’effaçait (…) Cependant l’histoire du XXè siècle a été traversée par des crimes et des massacres inégalés imputables à des totalitarismes dont l’armature intellectuelle, bien loin d’être religieuse, était fournée par des croyances et des doctrines néo-païennes ou athées (…) On connaît la formule de Pierre Chaunu selon laquelle « la révolution française a fait plus de morts en un mois au nom de l’athéisme que l’Inquisition au nom de Dieu pendant tout le Moyen-Âge et dans toute l’Europe. » Reynald Secher a dressé un implacable réquisitoire contre le massacre des Vendéens et si les historiens discutent pour savoir s’il s’agit d’un génocide ou d’un « populicide » (…) il reste que dans une lettre adressé aux députés en date du 23 juillet 1794 Carnot expliqua que même si les vieillards, les femmes et les enfants étaient moins coupables que les meneurs, il était néanmoins nécessaire au salut de la république qu’ils fussent traités avec la même rigueur (…) 

Jules Ferry (…) le 28 juillet 1885 à la Chambre des députés : « Il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ! »
Jean Jaurès (…) dans un discours à la Chambre des députés le 20 novembre 1903 : « la civilisation que la France représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain. »
(…) le 9 juillet 1925, c’est Léon Blum qui déclarait dans cette même Chambre des députés : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisées grâce aux efforts de la science et de l’industrie. » Des historiens se sont attachés à montrer que, loin d’avoir un caractère marginal ou accidentel, le colonialisme était partie prenante de l’idéal républicain.


Race, racisme et police du langage

Interrogée le 30 juin 2013 sur France Inter entre 8h20 et 8h30, l’ethnologue Anne-Christine Taylor faisait la déclaration suivante : « Quand l’Unesco après la guerre a voulu mettre un terme à cette terrible maladie de la raciologie, ce sont les ethnologues que l’Unesco a convoqués pour essayer de tordre le cou une fois pour toutes à cette affaire de race. Tout ça, le mot de race, ça n’existe pas, il n’y a pas plusieurs races humaines. »
En effet l’Unesco qui avait réuni dès 1949 des ethnologues, anthropologues, sociologues, psychologues, biologistes, zoologues, a publié leurs contributions dans un ouvrage collectif intitulé Le racisme devant la science (1960) (…) Dire qu’on ne peut pas partir des différences raciales pour en tirer des conséquences racistes, ce n’est pas dire qu’il n’y a pas de différences raciales. Et la proposition Il n’y a pas de races pures n’est ni grammaticalement ni logiquement équivalente à la proposition Il n’y a pas de races : tout à l’inverse, il n’y aurait aucun sens à énoncer la première s’il était entendu que la seconde est vraie. Contrairement à ce que d’aucuns essaient de leur faire dire aujourd’hui, les auteurs de Le racisme devant la science n’affirment nullement que les races n’existent pas ni qu’il faut renoncer à faire usage du mot race.


Toutes les civilisations se valent-elles ?

Ainsi le Nouvel Observateur avait publié en février 2012 de multiples articles (…) destinés à pourfendre l’idée selon laquelle toutes les civilisations ne se valent pas. Or, trois mois plus tard ce même hebdomadaire publiait un numéro hors-série intitulé Les grandes civilisations. Les grandes civilisations ? Diable ! Il y en aurait donc des petites ? (…) De même au mois de mars 2012 les éditions Odile Jacob publiaient un ouvrage rédigé par 50 chercheurs et citoyens « engagés », préfacé par Martine Aubry et intitulé : Pour changer de civilisation. A quoi cela rime-t-il de vouloir changer de civilisation si toutes les civilisations se valent ?

Pour Marcel Mauss (…) le concept de civilisation se distingue de celui de culture par son extension à la fois dans l’espace et dans le temps. Evoquant vingt ans plus tard les phénomènes qui sont « communs à un nombre plus ou moins grand de sociétés et à un passé plus ou moins long de ces sociétés », il conclut : « On peut leur réserver le nom de « phénomènes de civilisation. » 
(…) nos contemporains continuent à recourir, explicitement ou implicitement, au concept de civilisation, y compris quand ils prétendent le récuser. Le 30 avril 2008, le journal Libération publiait une tribune signée par 56 chercheurs en histoire et en philosophie intitulée : Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique ! Que sont donc l’Occident chrétien et le monde islamique dans cette phrase ? (…) Le 1er mars 2008, on pouvait lire sur le site oumma.com un article intitulé Pour l’étude de la culture arabe dans lequel M. Marwan Rashed, professeur à l’Ecole Normale Supérieure et futur signataire de la tribune ci-dessus mentionnée (…) se proposait de procéder à une « déconstruction de la notion de civilisation ». Moyennant quoi notre auteur consacrait toute la suite de son article à mettre en évidence les vertus, les richesses et les apports de ce qu’il n’avait alors aucun scrupule à nommer « la civilisation islamique » ou « la civilisation arabo-islamique ». Avec de tels déconstructeurs, on peut se passer de constructeurs.

Léo Strauss dans l’introduction de Droit naturel et histoire : « Si les principes tirent une justification suffisante du fait qu’ils sont reçus par une société, les principes du cannibale sont aussi défendables et aussi sains que ceux de l’homme policé (…) Et puisque tout le monde est d’accord pour reconnaître que l’idéal de notre société est changeant, seule une triste et morne habitude nous empêcherait d’accepter en toute tranquillité une évolution vers l’état cannibale. »

Et de fait des jugements sont régulièrement portés sur la valeur respective de différentes civilisations sans que cela suscite ni réprobation ni indignation. Qui par exemple n’a jamais entendu célébrer l’âge d’or d’Al-Andalus ?

Piere-Henri Tavoillot propose le critère suivant : « Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des œuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité » (…) Entre les VIè et IVè siècle avant Jésus-Christ la civilisation grecque a substitué à une pensée mythique une pensé rationnelle, inventé la politique, la démocratie, la philosophie, produit en l’espace de 80 ans les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, ainsi que de multiples chefs-d’œuvre de l’architecture et de la sculpture (…) A vingt-cinq siècles de distance, tout cela continue à irriguer nos vie et nos pensées bien plus que les statuettes en terre cuite et les hauts-fourneaux des Nok, tout admirables qu’ils sont.

« Il faut constater que la mise en question de l’institution par la réflexion ne se fait qu’exceptionnellement dans l’histoire de l‘humanité, et dans la seule lignée européenne ou gréco-occidentale (…) Cette rupture, nous ne la rencontrons que deux fois dans l’histoire de l’humanité : en Grèce ancienne une première fois, en Europe occidentale à partir de la fin du haut Moyen Âge ensuite » (Cornelius Catoriadis)

L’autonomie, est dans la civilisation européenne, corrélative du relativisme : pour qu’il soit légitime de se donner à soi-même sa propre loi il faut avoir admis que la loi est œuvre humaine et rien qu’humaine…

(…) la civilisation européenne a toujours cherché et trouvé sa substance en dehors d’elle-même. Alors que la curiosité à l’égard de ce qui est autre « n’est guère plus qu’une exception dans le monde grec (Hérodote) ou dans l’Islam médiéval (Al -Biruni) », elle est la caractéristique constante de l’Europe. En outre son rapport à l’autre se caractérise par un mode d’appropriation culturelle qui préserve et renforce même l’altérité de ce qui est approprié et que Rémi Brague appelle le modèle de l’inclusion par opposition à celui de la digestion. Dans le processus de la digestion, l’altérité absorbée est assimilée, c’est-à-dire détruite et reconstruite selon les exigences propres de celui qui l’absorbe. Elle devient semblable à lui… « Les musulmans désireux d’apprendre les sciences des autres nations, ils se les approprièrent par la traduction, les adaptèrent à leurs propres vues et les firent passer dans leur propre langue à partir des langues étrangères. Ils y surpassèrent les auteurs étrangers dont les manuscrits écrits dans leurs langues furent oubliés et complètement abandonnés (…) Car les autres langues avaient disparu et n’intéressaient plus personne. » (Ibn Khaldûn) Tout  à l’inverse, la civilisation européenne se présente comme une culture de l’inclusion qui assume sa secondarité aussi bien à l’égard d’Athènes qu’à l’égard de Jérusalem.


Le terrorisme est-il l’arme des pauvres ?

Dans un article intitulé « Terrorisme : la pauvreté n’est pas coupable », l’économiste Daniel Cohen écrit : « Une étude portant sur 350 personnes engagées dans l’Armée rouge japonaise, la bande à Baader, l’IRA ou les brigades rouges a montré que la grande majorité des auteurs d’attentats ne sont pas pauvres : les 2/3 ont fait des études supérieures et viennent des milieux aisés. L’image du « terroriste » recruté dans les bidonvilles de la grande pauvreté apparaît à l’opposé de la réalité. »

Scott Atram, directeur de recherches au CNRS et professeur à l’Université du Michigan, écrit : « Les terroristes kamikazes ne sont ni pauvres ni ignorants ; ils n’ont pas le sentiment de n’avoir plus rien à perdre. »

(…) le sondage Gallup réalisé auprès de 9000 personnes de 9 Etats musulmans, de l’Asie orientale au Maghreb (…) les radicaux (dont la population est distinguée des modérés par la réponse à la question : « approuvez-vous ou désapprouvez-vous le attentats du 11 septembre ? ») ont des revenus financiers et un niveau d’éducation plus élevés que les modérés, ce qui avait déjà été établi par l’étude de Marc Sageman portant sur la biographie de 166 djihadistes.

(…) une véritable mutation du discours intégriste se produit : il gagne désormais différentes classes sociales. Au CPDSI (Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à l’Islam), sur 200 familles, nous traitons 70% de jeunes issus de classes moyennes et 10% de classes supérieures. Certains ont des parents qui sont médecins dans le 16è arrondissement de Paris, beaucoup sont enseignants, éducateurs ou encore avocats. » (Dounia Bouzar, directrice du CPDSI).

A Lunel, petite commune de l’Hérault d’environ 26 000 habitants, il s’est trouvé une vingtaine de « jeunes » pour partir faire le jihad en Syrie et six d’entre eux y ont trouvé la mort. Outre qu’ils étaient loin d’être tous chômeurs (…) il n’y a pas eu vingt départs à Montpellier, où la population est dix fois plus nombreuse et où les jeunes musulmans au chômage ne manquent pas. Cependant la mosquée de Lunel était dès 2010 désignée par l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (EHESS) comme proche du Taligh, courant qui prône une lecture littéraliste de l’islam et œuvre pour la réislamisation des musulmans (revivalisme).

« La raison réelle qui se cache derrière la mobilisation d’une poignée de jeunes hommes est purement culturelle (…) Ceci explique pourquoi des jeunes appartenant à des familles riches ou bien placées dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’Etat sont impliqués dans des crimes terroristes. » (Muhammad Mahfouz, directeur du magazine libanais Al-Kalima).

« Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion -en bien et en mal, sur la vie et sur la mort - qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, et. » Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! »
(Abdennour Bidar, « Lettre ouverte au monde musulman », in Marianne, 13/10/ 2014).


Rancière à Répliques : misère de l’islamophobie politique

(…) aux Etats-Unis (où le nombre de mosquées a doublé depuis 20 ans)

(…) le Shah et sa sinistre Savak inspiraient à toute la gauche et à toute l’extrême-gauche de l’époque, et, corrélativement, du soutien résolu, voire de l’enthousiasme, avec lequel celles-ci accueillirent la révolution khomeiniste : au-delà de Michel Foucault et de ses fameux articles du Corriere della Sera, c’est le parti socialiste qui organisait le 23 janvier 1979 une réunion de soutien à la maison de la chimie et c’est son bureau exécutif qui saluait le 14 février ce « mouvement populaire d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire contemporaine. »


Religion et violence : la question de l’interprétation.

Dans le livre des Juges, aux Israélites qui lui demandent s’ils doivent combattre les fils de Benjamin, Yahvé répond : « Marchez car demain je le livrerai entre vos mains. » Là-dessus les Israélistes tuent vingt-cinq milles hommes au combat, puis vingt-cinq mille encore, avant d’exécuter toute la population mâle des villes. Dans le livre de Josué, qui raconte la conquête de la terre promise, c’est Yahvé qui dit à Josué : « Vois, je livre entre tes mains Jéricho et son roi. » et une fois les murs écroulés, les Israélites passent au fil de l’épée tous les habitants de la ville, « hommes et femmes, jeunes et vieux, jusqu’aux bœufs, aux brebis et aux ânes » (…) à plusieurs reprises, il est indiqué que ces massacres se font sur l’ordre de l’Eternel : « comme Yahvé, le Dieu d’Israël, l’avait prescrit », « suivant les prescriptions de Moïse, serviteur de Yahvé ».

La violence vétérotestamentaire n’a pas manqué de troubler très tôt les chrétiens : le Dieu guerrier de l’Ancien Testament est-il bien le même que celui des béatitudes dans l’Evangile ? A cette question l’hérésiarque Marcion apporta dans la première moitié du IIè siècle une réponse résolument négative (…) Il préconise la rupture avec l’héritage hébraïque. A cet effet il s’emploie à éliminer du Nouveau Testament tout ce qui renvoie au judaïsme, ne retenant des quatre évangiles que celui de Luc - lui-même expurgé- et dix des épîtres de Paul (…) L’Eglise n’en voulut pas, qui excommunia Marcion et combattit vigoureusement son hérésie.

Origène distingue entre trois sens de l’Ecriture : le sens littéral, le sens spirituel, le sens moral. (…) Ainsi dans ce commentaire du livre de Josué : « Quand tu lis dans les Saintes Ecritures les combats des justes, leurs tueries, leurs massacres, leurs carnages, lorsque tu apprends que les saints n’ont pitié d’aucun ennemi, et que le fait de les épargner était imputé comme péché, interprète ces guerres de justes de la manière suivante : ce sont les combats menés contre le péché. » (Homélie 8, sur Josué).
(…) ainsi se constitua la doctrine, destinée à devenir classique, des quatre sens de l’Ecriture, littéral (ou historique), allégorique, moral et analogique, exprimée dans la fameuse formule : La lettre enseigne les faits, l’allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l’anagogie ce vers quoi tu dois tendre.

La figure divine qui se dégage de l’Exode, du Deutéronome, des livres de Josué et de Samuel, des Psaumes, tous composés entre le VIIè et le VIè siècle, est ainsi celle d’un Dieu des armées (Yahvé Sabaoth). Cependant le livre de Josué, un de ceux où la violence est la plus manifeste, n’est pas un document historique relatant l’installation des Juifs en Canaan au XIIè siècle. Composé sous la domination assyrienne, il en porte la trace et reprend de multiples éléments de la  propagande assyrienne de façon polémique, le Dieu d’Israël se substituant au Dieu d’Assour pour donner la victoire à son peuple. Bien plus qu’un livre d’histoire, c’est un écrit de résistance qui fut du reste plusieurs remanié après la période assyrienne et infléchi dans un sens plus pacifique. Les livres les plus récents, ceux des Chroniques, composés au IVè siècle, celui de Judith, composé au IIè siècle vont dans ce sens et opèrent le passage de la figure d’un Dieu guerrier à celle d’un Dieu artisan de paix.

Le Coran comporte aussi bien des versets pacifiques qui proscrivent le meurtre ou préconisent le dialogue que des versets belliqueux qui appellent à l’extermination des infidèles. Comme il est impossible que Dieu se contredise, les théologiens musulmans ont élaboré une doctrine (…) en vertu de laquelle lorsque deux versets entrent en contradiction, le verset le plus récent abroge le plus ancien. Or ce sont els versets le plus anciens, ceux qui datent de l’époque de la prédication mekkoise qui sont les plus pacifiques tandis que ce sont ceux de la période médinoise, postérieurs à l’Hégire, contemporains de l’époque où Mohammad s’est transformé en chef de guerre, qui sont les plus belliqueux. Ainsi les versets pacifiques se trouvent-ils abrogés par celui de la sourate Revenir de l’erreur ou l’Immunité qui appelle à tuer les infidèles à moins qu’ils ne se repentent et se convertissent : « Quand les mois sacrés seront expirés, tuez les infidèles quelque part que vous les trouviez ! Prenez-les ! Assiégez-les ! Dressez pour eux des embuscades ! S’ils reviennent (de leur erreur), s’ils font la prière et donnent l’aumône, laissez-leur le champ libre. » (Coran, IX,5)

(…) le théologien soudanais Muhammad Mahmûd Tahâ dans un ouvrage intitulé Le second message de l’islam. Selon lui il faut distinguer dans le Coran deux messages. Le premier, celui de la période médinoise, comporte des versets subsidiaires qui étaient adaptés aux réalités du VIIè siècle, mais ne le sont plus à celles de la société moderne. C’est donc le second message de l’islam, celui de la période mecquoise, respectueux de la liberté religieuse, qui doit servir de base à la législation. En conséquence de quoi il avait réclamé l’abolition de la sharî’a au Soudan, ce qui lui valut d’être condamné à mort pour apostasie et pendu à Khartoum le 18 janvier 1985.