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dimanche 25 septembre 2016

« La bouffonnerie de l’art contemporain » de Nicole Esterolle (2015)

« L’Art contemporain spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre. » (Jean Baudrillard, in Libération, mai 1996)

Lorsque les ouvriers des aciéries de Florange ont appris que leur patron, Monsieur Mital, qui, d’un côté les licenciait pour faire des économies, avait par ailleurs dépensé 24 millions d’€ pour la tour des jeux Olympiques de Londres conçue par le Financial contemporary artist Anish Kappor, cela les a, paraît-il, grandement mis en joie.
Quand ensuite, on leur a annoncé que leur haut-fourneau désaffecté serait bientôt « mis en lumière » pour un million d’€ par l’ambianceur Claude Lévêque, autre Financial contemporary artist de la Galerie Yvon Lambert, comme il avait été précédemment procédé pour le haut-fourneau U4 d’Uckange, alors, ils se mirent à danser le sirtaki autour de leur représentant légal.

Tonifiante pour la santé du marché que cette vente chez Sotheby’s d’un sac de 150 kg de graines de tournesols en porcelaine du célèbre dissident chinois Ai Wei Wy, au prix de 140 000 €… Bidonnant de savoir de savoir que les 1600 ouvriers qui ont réalisé ces 10 millions de graines en porcelaine peinte (ce qui permet d’estimer la valeur totale des graines d’un poids de 150 tonnes à 210 millions d’€) n’ont pas touché un centime sur la plus-value.

D’une désopilante subtilité en effet ce Betrand Lavier (…) quand il repeint en blanc un réfrigérateur déjà blanc et qu’il installe un gros caillou dessus, on ne sait trop pourquoi, sinon pour que la pièce ainsi formée soit évaluée à 900 000 € dans la collection qu’Yvon Lambert a donné à la France (…) Divertissante, sa façon de « bouleverser les codes de la peinture et de la représentation », quand il monte sur socle une tronçonneuse électrique achetée 125 € chez Castorama et que cette petite facétie à trois balles est estimée aujourd’hui à 90 000 € dans la prestigieuse collection avignonnaise de Lambert… Burlesque en diable quand il précise que « Teddy, l’ours en peluche (100 000 $), ne doit rien au hasard, qu’il ne l’a pas trouvé abandonné dans la rue, mais acheté aux puces et choisi pour son air vicieux. » (…) Esclafatoire de l’entendre dire qu’il a fait des études d’horticulture et que c’est lorsqu’il a compris que l’art contemporain n’était pas de l’art, qu’il est devenu artiste contemporain (Il affirme cependant dans un entretien récent qu’il n’est pas artiste contemporain mais artiste d’avant-garde).
(…) l’éminent Pierre Sterck qui officie à Beaux Arts Magazine, a écrit dans ce livre intitulé : « Les 50 géants de l’art américain » que Bertrand Lavier était le seul artiste d’importance apparu en France dans la deuxième moitié du XXè siècle !

C’est la permanente apologie de la dérision, du kitch, de la farce de mauvais goût, du désenchantement, de la déconstruction, de la transgression, du cynisme odieux, du questionnement sociétal pervers, de la pantalonnade grossière et du vulgaire foutage de gueule…
Et pourquoi donc ce formatage à la bouffonnerie ? Eh bien tout simplement pour vider l’art de tout contenu sensé, de toute intériorité sensible, de toute poésie, de tout mystère, de toute spiritualité, de toute dignité, de toute transcendance ; pour lui enlever toute dimension véritablement artistique ; pour le placer hors de tous critères d’ordre esthétique autant qu’éthique ; pour faire en sorte que, de l’art, il ne reste plus que le mot, l’idée, l’enveloppe totalement vide…

Mais le plus stupéfiant, c’est de voir que cette armée de sbires patentés au service de l’art d’Etat, est aussi et d’abord au service du financial - art international, prouvant ainsi que art institutionnel payé par le bon peuple et art spéculatif au profit des ultra-riches, sont structurellement indissociables : l’un dans la spéculation intellectuelle de type soviétique, l’autre dans la spéculation financière de type capitaliste. De telle sorte que ces deux formes de dictature du non -sens puissent, à la faveur de cette bouffonnerie généralisée, conjuguer et additionner leurs vertis respectives : le bolchevisme allié à l’ultra-libéralisme pour le partage du même cynisme, du même mépris et de la même incompréhension du contenu sacré de l’art.

Oui, nous avons atteint avec le gentil Jeff (Koons), la perfection de cette culture vaseline pour tous… pour nous la mettre bien profond, nous les masses laborieuses (…) Il faut pour cela prendre en compte la nature purement mécanique du phénomène, et admettre que la logique des grands systèmes a totalement pris le pas sur l’humain en trois ou quatre décennies pour en éradiquer totalement la présence (…) cet art pour les hypers-pauvres et incultes peut rapporter un maximum aux hyper-riches et cultivés (…) qui permet au critique d’art du Monde de commencer son article ainsi : « Jeff Koons est un artiste si professionnel, qu’il arrive toujours en avance à ses rendez-vous »… et Blistène d’ajouter l’œil mouillé d’admiration : « C’est un obsessionnel de la précision en toute chose. » (…) Oui, cette gigantesque entreprise mondiale de médiatisation du rien, qui nous produit aussi bien les sitcoms de type Nabila que l’expo Koons, exige précision et technicité dans le cynisme, la vulgarité, la démagogie, le mépris du public et le mépris de soi…

Aujourd’hui, la meilleure façon de fayoter, avec ces milliardaires, c’est de les moquer, de les conchier, de les compisser, de les ridiculiser (…) Et c’est ainsi que dans un tel contexte de brouillage des valeurs, les lèche-culs et les subversifs, les obséquieux et les bouffons, deviennent complémentaires et se donnent la main…

Mais nous, chroniqueurs d’art, journalistes, critiques d’art (…) Ce serait en effet assez mal vu de cracher dans la soupe du grand zapping politico-médiatique qui nous nourrit et s’intéresse évidemment bien plus à l’évènementiel, au performatif, au subversif pour middle classe, au spectaculaire, au monstrueux, au scandaleux, aux gigantesques incontinences plastiques de type Buren, Boltanski, Venet, et aux colossaux étalagistes de la vacuité, plutôt qu’à la paupérisation extrême de 90% des artistes plasticiens bien démoralisante et qui n’intéresse personne.

D’où par exemple cette exposition sur le vide, organisée au Centre Pompidou en 2009, par Laurent Lebon, actuel directeur du Pompidou bis à Metz, occupant cinq immenses salles avec strictement rien dedans (sauf un type qui avait pissé dans un coin et que ça puait très fort), mais assortie d’un catalogue de 500 pages de commentaires et de questionnements sans objet identifiable, illisibles et que personne n’a d’ailleurs lues.
Un ample discours sur le non-faire, le non-sens et le non-contenu artistique remplace donc la matière proprement artistique et le faire substantiel déclaré désormais salissant, puant, rural et ringard. Le déconstruit questionne la validité du construit. La torture mentale remplace le plaisir esthétique.

Oui, c’est bien vers les années quatre-vingts que l’art a opéré un basculement vers le contemporain et que l’enseignement de l’art en a fait nécessairement autant. Et c’est bien à ce moment qu’est apparue cette pédagogie du « désobéissez-moi », du « transgressez à tous prix », du « faites n’importe quoi », etc…, autant de mots d’ordre pour un désordre synonyme de liberté et donc d’intense créativité. C’était l’avènement du « processuel et du discursif », c’est-à-dire du projet-discours remplaçant l’objet, du baratin au lieu du faire, du toucher de la matière, de la corporéité, du sensible, etc… toutes choses dorénavant bannies au profit du conceptuel et de l’immatériel, de l’évanescence rhétorique et des stratégies marketing.

Au cours de trois journées passées à travailler aux côté de J.B. (future star de l’art international), les élèves du collège Ronsard de Poitiers et d’une école élémentaire de Saint-Savin-sur-Gartempe (ville des fameuses fresques romanes), ont transformé quelques pratiques condamnables en productions plastiques très contemporaines.
Ainsi, à l’atelier Bien Mal Faire, on a fait d’une bataille de papier toilette un tableau comme les murs de tomates écrasées de Michel Blazy (…) On a arraché toutes les feuilles d’un arbre pour réaliser un herbier géant comme Hybert… On a fait des petites araignées de Louise Bourgeois avec des crottes de nez… On a attrapé les chats du quartier pour les jeter en l’air comme Yan Fabre. On a écrasé des mouches sur une feuille de papier comme Damien Hirst… On a cramé les poubelles de l’établissement comme Conchita Molnero… On s’est tailladé la figure au cutter comme Orlan… On a attrapé des grenouilles pour les plonger crucifiées dans son pipi comme Serrano… On a fait caca dans des boîtes de conserve comme Manzoni… Enfin bref, on a bien rigolé, dans une effervescence créative du meilleur aloi.
Et c’est ainsi que les élèves ont compris que le mal-faire pouvait être bien ; que la transgression était créative, etc. C’est bête comme chou dans le principe, mais il fallait y penser et J.B., jeune schtroumpf émergent formaté pour la scène internationale, a su opportunément déposer un bon dossier là-dessus à la DRAC et auprès de Monsieur l’Inspecteur Départemental de l’Education nationale, dont la belle-sœur a trouvé ça génial.

(…) la CIPAC, Confédération des professionnels de l’art contemporain (…) plus de 1500 travaillant dans le secteur de l’art contemporain en France et près de 550 structures culturelles (musées, galeries perfusées, écoles d’art, artothèques, centre d’art, bibliothèques, FRAC etc…) (…) au congrès de la CIPAC, sorte de grand messe sectaro-corporatiste, qui a lieu chaque année dans une ville différente…

(…) ce corps de fonctionnaires que l’on a osé appeler : « inspecteurs de la création », pour une créativité étatisée qui est reconnue comme une spécificité française, unique au monde.

Jean-Jacques Aillagon fut le dévoué serviteur de François Pinault à la direction de sa fondation vénitienne et a mis ensuite à sa disposition le Château de Versailles pour valoriser un peu plus ses produits tels que Koons et Murakami.

On dit du Monde qu’il est journal « sérieux ». Je pense qu’il ne l’est plus et que s’il voulait le redevenir, il engagerait des journalistes d’art plus ouverts, inspirés, proches des réalités, moins mondains et cyniques, engagés et francs du collier et qui soient capables de faire le véritable et libre travail d’information et d’investigation que les lecteurs attendent, au lieu de leurs habituels, et très ennuyeux textes formatés, pénibles, pédants, et inutilement révérencieux.

Je pense que l’administration de l’art n’a pas d’objet bien compréhensible pour elle, cernable et définissable, contrairement à celles qui s’occupent des trains, de la poste ou des anciens combattants (…) Et c’est, je crois, par un phénomène de compensation à cette incapacité à saisir l’objet par son intérieur, que l’on assiste à une hypertrophie de l’extériorité, du contenant et de l’enrobage discursif, mais également à la mise en place d’une organisation institutionnelle défensive, en réseaux d’amis et d’initiés de plus en plus serrés et exclusifs, de type communautaire et sectaire, avec bien sûr l’apparition de bouffées délirantes auto-congratulatoires et de jolis comportements paranoïdes… Mais également, faute d’avoir un contenu substantiel permettant à cette administration de pouvoir se doter de ses propres repères, on assiste parallèlement à une indexation aux critères d’évaluation du grand marché international et de ses bulles spéculatives (l’internationalisme de la subvention étant devenue une pulsion obsessionnelle chez tous les bureaucrates de l’art).

Voici quelques récents lâchers de mots de Madame Frac-Lorraine (…) extraits des dossiers de presse et du site de FRAC Lorraine :
« L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit (…)
Le paradoxe est instrument de clarté… Inventer des points de vue inversés, célébrer l’invisibilité, revendiquer la disparition (…)
Je tente bien modestement de déjouer les stéréotypes du masculin, phallique et démonstratif qu’on associe avec la « nécessaire » visibilité d’une collection (…)
Il y a plein de femme nues dans l’histoire de l’art; Mais quasiment pas d’hommes. Je voulais une bite dans la collection. 
J’essaie de collectionner des idées plus que des objets (…) ».
Madame J. a, dans El Bano (2004), invité l’artiste internationale Teresa Margolles pour balancer, sur un home nu, de l’eau qui avait servie à laver des corps dans une morgue de Mexico.

Une exposition au FRAC Lorrain, en 2008, de l’artiste Eric Pougeau, à fort taux de « questionnement sociétal », terriblement buzzant et déconstruisant l’« infamille » (…) avec une vingtaine de panneaux affichant de délicieuses friandises verbales comme :
« Les enfants, nous allons vous faire bouffer votre merde. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard Papa et Maman. »
« Les enfant, nous allons vous sodomiser et vous crucifier. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard Papa et Maman. »
« Les enfants, nous allons vous arracher les yeux. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard Papa et Maman. »

Très bas de plafond donc le Front de gauche et le PC, qui continuent à peser obstinément que la culture de la classe dirigeante et exploiteuse doit profiter aussi à la classe dominée et exploitée, et qui continuent à ne pas s’apercevoir que cet art et cette culture-là ne sont que parfait instrument d’aliénation psycho-mentale et d’enfumage des classes laborieuses qui, comble d’irone, paient des impôts pour subventionner, à travers les fantaisies personnelles de Madame J., l’esthétique abjecte du business art contemporain.

(…) que fait-il prescrire comme grain d’ellébore, clystère insinuatif ou élixir de clairvoyance à tous ces gens qui hurlent à la censure fasciste, qui traitent de nazis ceux qui osent critiquer l’art contemporain, pour qu’ils réalisent enfin que ce sont eux qui travaillent pour le FN et qui en sont les alliés objectifs ? Quand comprendront-ils notamment qu’à mesure que Madame J. vide son FRAC de tout public, elle remplit les urnes de bulletins de vote pour Marine Le Pen (…) ? Quand comprendront-ils que la fausse distinction culturelle Djacklanguienne marche bras dessus bras dessous avec la vraie vulgarité d’extrême droite Lepenienne.

Au début des années 90, fonctionnaire à la Région Lorraine dans un service qui n’avait rien à voir avec l’art et chargée de recruter le futur patron du frac, Madame J. s’est tout simplement choisie elle-même pour cette fonction… et pour, disait-elle : « délivrer l’art contemporain de l’omniprésence des mâles. »
(…) les élus du peuple (…) tétanisés qu’ils sont par le terrifiant jargon de l’art contemporain et par la peur d’être immédiatement rangés dans la catégorie des réactionnaires, populistes et ringards, s’il leur prend d’émettre la moindre réserve ou parole ironique devant le ridicule de l’offre artistique de leur FRAC.

Buren est l’artiste « pompier » par excellence, mais à cette différence près avec les peintres « pompiers » du début du XXè siècle, que lui, se déclare anartiste, anti-art, anti-peinture et donc anti-pompier (…) Buren est un redoutable procédurier qui dégaine plus vite que l’ombre de ses parasols quand il s’agit d’attaquer en justice. Parmi ses victimes, on peut citer un critique d’art américain qui avait dit du mal de son expo, il y a une quinzaine d’années, dans le New York Herald Tribune, un éditeur de cartes postales qui en avait édité une représentant l’Hôtel de Ville de Lyon et où l’on apercevait ses rayures verticales dans un coin de l’image, un journaliste qui avait employé le mot « installation » au sujet de ses parasols en plastoc du Grand Palais, alors qu’il les avait bien avertis qu’ils n’avaient pas le droit d’employer ce mot, les fabricants de toile rayée qui font des bandes de 8,7 cm alors que cette dimension est une marque déposée par « l’artiste », l’Etat qui tardait à réparer ses colonnes du Palais Royal, la Ville de Lyon qui tarde à réparer ses installation de la place de l’Hôtel-de-Ville…

Il s’agit d’une expérience osée, particulièrement édifiante et révélatrice, provoquée et vécue par Jérôme Serri, directeur adjoint du FRAC Ile-de-France, puis directeur de 1983 à 1990, qui l’a racontée au Sénat le 25 janvier 2013, lors du colloque sur « 30 ans de dirigisme étatique en art » (…) 
C’était en 1988 - j’étais alors directeur du Frac Ile-de-France (…) Je lui proposai que nous allions au Centre Pompidou visiter les salles d’art contemporain (…) 
Nous sommes ensuite passés devant des œuvres devant lesquelles notre guide débutait chaque fois son commentaire par un inévitable « il y a un tout un travail » ou un prétentieux « il y a toute une réflexion », et nous nous sommes arrêtés devant une œuvre constituée d’une veste en jean jetée sur le dossier d’une chaise qui côtoyait une caisse ou un cageot défoncé, le tout au milieu de plâtras jonchant le sol (…) Nous nous sommes ensuite arrêtés devant une « œuvre » très connue de Bertrand Lavier : un frigidaire juché sur un coffre-fort. Et le conservateur de nous expliquer que cette « pièce » était « tout à fait intéressante » parce qu’«il y avait là toute une réflexion » sur l’analité dont la possession et la conservation sont des traits prépondérants, le frigidaire étant le lieu où l’on conserve la nourriture, le coffre-fort celui où l’on met en sûreté l’argent que l’on possède. Je le laissais poursuivre son interprétation que, d’un air entendu et satisfait, il qualifia de freudienne, et je l’interrompis à nouveau pour lui demander si, au-delà de l’interprétation qu’on en pouvait proposer, ce superbe ready-made s’adressait également à notre sensibilité ? Il considéra le frigidaire, puis le coffre-fort, et me répondit : « La sensibilité du visiteur est bien sûr, engagée. Oui, tout à fait. » (…) Un peu plus loin, après avoir contourné un piano à queue recouvert de peinture du même Bertrand Lavier, notre groupe, déjà moins nombreux, arriva dans une salle au milieu de laquelle se trouvait un bonhomme habillé, pieds en l’air, la tête enfoncée dans un seau (…) « Vous n’allez pas nous faire croire que c’est une œuvre d’art, nous vous foutez de nous ! » Et le conservateur (…) de rétorquer : « Je vous observe depuis un moment. Vous me faites penser à vos arrière-grands-parents. Eux aussi, ils rigolaient devant la peinture des impressionnistes ! » Puis, il ajouta ces mots qui firent déborder le vase : « Vous vous comportez devant l’art de votre temps comme des bourgeois du XIXè siècle ! » (…) 
Il y a un fascisme culturel qui s’introduit jusque dans nos écoles (…) Ces enfants que vous avez croisés au début de notre visite sont contraints de dessiner ce bidon, contraints de croire qu’ils sont en présence d’une œuvre d’art (…) 
Toujours est-il que je n’ai eu de cesse de convaincre le Président Chauvin et le Président du Conseil régional, Michel Giraud, que nous n’avions nullement besoin d’être financés par l’Etat, si ce financement avait pour contrepartie l’obligation de faire nos courses dans les galeries officielles et l’interdiction de faire des visites d’atelier.

(…) l’enflure art contemporain devrait être un sujet à saisir, un vrai cheval de bataille à enfourcher, au lieu de le laisser au FN, qui avec cela aussi récolte un maximum de voix. Mais voilà : les Mélanchon, Cohn-Bendit, Duflot, Mamère etc… s’en foutent comme de leur première chemise semble-t-il, et considèrent que ce que je viens de dire là est « tout à fait exagéré et de mauvaise foi. »

(…) pourquoi en Allemagne où chaque région possède son autonomie culturelle et n’est pas soumise à un diktat ministériel central, de formidables peintres comme Neo Rauch et Jonas Ruperts ont la notoriété qu’ils ont, alors qu’en France ils resteraient inconnus et méprisés par les agents du burénisme bureaucratique dominant, qui détestent la peinture et tout ce qui est de l’ordre du sensible et du poétique pour promouvoir l’esthétisme super intellectualisé et/ou sexualisé de type Catherine Millet, grande prêtresse de tous les bureaucrates de l’art…

Car autant l’art véritable (…) apporte des solutions apaisantes, calme le jeu, met en forme et transcende les douleurs, autant cet art faussement subversif et de l’hyper-communication à vide, exaspère les tensions, attises les angoisses et les tensions sociales, exploite sans vergogne les souffrances, etc… pour mieux faire du buzz, qui ensuite génère de l’argent.

(…) cette logique ahurissante qui consiste à retourner la contestation d’un système comme argument marketing en faveur de ce même système.

Mais ce qu’il y a de plus terrifiant dans ce grand guignol morbido-festif, dans ce Guiness book des records de l’inepte rigolo, dans ce Barnum Circus des monstruosités artistico-ludiques, dans cette foire aux atrocités mentales à la portée de chacun (…) c’est la violence infuse, inhérente, consubstantielle à toute stratégie de com‘ faite au sens commun et aux valeurs partageables.

Ignoble cette pratique du « cross-over » désormais très en vogue dans l’AC, qui consiste à mélanger ou « hybrider » ceci avec son exact contraire, la vertu avec le vice, le sublime avec l’abject, de telle sorte que le premier serve d’alibi au second, mais surtout pour faire en sorte que tout se vaille quand il s’agit de faire du pouvoir et de l’argent dans ce grand business du rien qu’est l‘AC. Et c’est ainsi que nous avons vu le répugnant ver de terre de Jan Fabre « confronté » aux chefs-d’œuvre du Louvre ; le Christ en fil de fer barbelés du schtroumpf Abdessemed associé par Pinault de façon profanatoire au Retable sacré d’Issenheim, lors de la commémoration du 500è anniversaire de ce dernier.

mardi 20 septembre 2016

« La pesanteur et la grâce » de Simone Weil (1947)

Ne pas juger. A la manière du Père des cieux qui ne juge pas : par lui les êtres se jugent. Laisse venir à toi tous les êtres, et qu’ils se jugent eux-mêmes […] Le Christ lui-même ne juge pas. Il est le jugement. L’innocence souffrante comme mesure. 

Il n’y a pas d’autre critérium parfait du bien et du mal que la prière intérieure ininterrompue. Tout ce qui ne l’interrompt pas est permis, tout ce qui l’interrompt est défendu. Il est impossible de faire du mal à autrui quand on agit en état de prière. A condition que ce soit prière véritable.

Autrui. Percevoir chaque être humain (image de soi-même) comme une prison où habite un prisonnier, avec tout l’univers autour.

Forcer quelqu’un à se lire soi-même comme on le lit (esclavage). 
Forcer les autres à vous lire comme on se lit soi-même (conquête). 

La beauté, c’est l’harmonie du hasard et du bien.

Si le beau est présence réelle de Dieu dans la matière, si le contact avec le beau est au plein sens du mot un sacrement, comment y a-t-il tant d’esthètes pervers ? Néron […] ces gens ne s’attachent-ils pas au beau authentique, mais à une imitation mauvaise ? Car comme il y a un art divin, il y a un art démoniaque. 

Mettre sa vie dans ce qu’on ne peut pas du tout toucher. C’est impossible. C’est une mort. C’est cela qu’il faut.

Faire le bien. Quoi que je fasse, je sais d’une manière parfaitement claire que ce n’est pas le bien. Car celui qui n’est pas bon ne fait pas le bien. Et « Dieu seul est bon »…
Il faut demander que tout le mal qu’on fait tombe seulement et directement sur soi. C’est la croix. 

Tendance à répandre le mal hors du soi : je l’ai encore ! 
Les êtres et les choses ne me sont pas assez sacrés. Puissé-je ne rien souiller, quand je serais entièrement transformée en boue. Ne rien souiller même dans ma pensée. 

Tragédie de ceux qui, s’étant portés par amour du bien, dans une voie où il y a à souffrir, arrivent au bout d’un temps donné à leur limite et s’avilissent. 

Nécessité d’une récompense, de recevoir l’équivalent de ce qu’on donne. Mais si, faisant violence à cette nécessité, on laisse un vide, il se produit comme un appel d’air, et une récompense surnaturelle survient. Elle ne vient pas si on a un autre salaire : ce vide la fait venir.

Pour atteindre le détachement total, le malheur ne suffit pas. Il faut un malheur sans consolation. Il ne faut pas avoir de consolation. Aucune consolation représentable. La consolation ineffable descend alors. 

La réalité du monde est faite par nous de notre attachement. C’est la réalité du moi transportée par nous dans les choses. Ce n’est nullement la réalité extérieure. Celle-ci n’est perceptible que par le détachement total. 

Nous ne possédons rien au monde – car le hasard peut tout nous ôter – sinon le pouvoir de dire je. C’est cela qu’il faut donner à Dieu, c’est-à-dire détruire. Il n’y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je. 

La destruction purement extérieure du je est douleur quasi infernale.
La destruction extérieure à laquelle l’âme associe par amour est douleur expiatrice. 
La production d’absence de Dieu dans l’âme complètement vidée d’elle-même par amour est douleur rédemptrice. 

Une très belle femme qui regarde son image au miroir peut très bien croire qu’elle est cela. Une femme laide sait qu’elle n’est pas cela.

Ce à quoi on ne renonce pas nous échappe. En ce sens, on ne peut posséder quoique ce soit sans passer par Dieu. 

… ne souhaiter la disparition d’aucune de ses misères, mais la grâce qui les transfigure. 

Le moi, ce n’est que l’ombre projetée par le péché et l’erreur qui arrêtent la lumière de Dieu, et que je prends pour un être.

N’être qu’un intermédiaire entre la terre inculte et le champ labouré, entre les données du problème et la solution, entre la page blanche et le poème, entre le malheureux qui a faim et le malheureux rassasié.  

Ne te laisse mettre en prison par aucune affection. Préserve ta solitude. Le jour, s’il vient jamais, où une véritable affection te serait donnée, il n’y aurait pas d’opposition entre la solitude intérieure et l’amitié, au contraire. C’est même à ce signe infaillible que tu la reconnaîtras. Les autres affections doivent être disciplinées sévèrement. 

dimanche 18 septembre 2016

« Le paradoxe de la vie - La biologie entre Dieu et Darwin » de Francis Kaplan (1995)

Le premier caractère d’un être vivant est d’être un ensemble qui n’est pas un agrégat – comme un tas de cailloux, mais une totalité […] Non seulement toutes les parties sont utiles, mais toutes se correspondent mutuellement – le premier point impliquant le second. 

La totalité que constitue l’être vivant n’est pas celle d’une simple forme géométrique – par exemple, un cercle – ou d’une œuvre d’art. C’est celle des moyens en vue d’une fin, comme dans une machine […] Organe veut dire primitivement « outil » en grec. C’est donc par l’outil qu’on a caractérisé la vie. 

« Ce qu’on appelle matière vivante, ne serait-ce pas seulement une matière qui se meut par elle-même ? Et ce qu’on appelle une matière morte, ne serait-ce pas une matière mobile par une autre matière ? »
(Denis Diderot, « De l’interprétation de la nature »)

« Les phénomènes vitaux ont bien leurs conditions physico-chimiques rigoureusement déterminées ; mais, en même temps, ils se subordonnent et se succèdent dans un enchaînement et suivent une loi fixée d’avance : ils se répètent éternellement avec ordre, régularité, constance, et s’harmonisent en vue d’un résultat qui est l’organisation et l’accroissement de l’individu, animal ou végétal. Il y a comme un dessein préétabli de chaque être et de chaque organe… »
(Claude Bernard, « Leçons sur les phénomènes de la vie », 1878)

Certes, les virus se reproduisent mais ils ne se reproduisent que dans la mesure où il pénètrent dans une cellule vivante et l’obligent à les reproduire ; autrement dit, il est même à la rigueur faux de dire que les virus se reproduisent, c’est la cellule où ils se trouvent qui les reproduit […] La plupart des biologistes sont d’accord culturellement sur le caractère non vivant des virus… 

… a-t-on fait des recherches en physique ou en chimie sur la base de la question : à quoi cela sert-il ? Lorsque le biologiste constate l’existence près des reins de deux masses semblant individualisées, il se demande très précisément : « à quoi cela sert-il ? », et il découvre la fonction des glandes surrénales. Quel physicien s’est demandé à quoi sert la loi de la chute des corps, et qu’aurait-il découvert à partir de cette question ? De même, jamais un astronome ne s’est demandé : « A quoi sert la planète Vénus ? » - pour en déduire, par exemple qu’elle sert à constituer le système solaire. 

L’être vivant se reproduit. Une machine ne peut pas se reproduire. Certes, il existe des machines capables de faire une machine, mais elles occupent toujours un volume plus important que la machine qu’elles font […]
L’être vivant se développe alors qu’une machine qu’on construit est construite pièce par pièce. Chaque pièce ayant dès le départ sa dimension définitive. On ne fabrique pas une 2CV qui devient peu à peu un camion ou une Rolls. 

L’être vivant peut, dans une certaine mesure, se réparer lui-même ; la machine ne le peut pas. Certes, il existe des ordinateurs capables de détecter et de repérer un composant défaillant, mais c’est seulement en le court-circuitant et en mettant en fonction à sa place un composant identique existant préalablement, alors que l’être vivant reforme la partie défaillante d’un organe. 

… si chaque être vivant était produit par le hasard, on devrait rencontrer infiniment plus de phénomènes de dystélie, d’atélie et de monstruosité que d’êtres vivants normaux… 

« L’admission d’un fait sans cause, c’est-à-dire indéterminable dans ses conditions d’existence, n’est ni plus ni moins que la négation de la science »
(Claude Bernard, « Introduction à l’étude de la médecine expérimentale »)

… ce qui reste sans cause, c’est la coïncidence entre l’instant où une série causale aboutit à la chute de la tuile et celui où l’autre série causale aboutit au passage de la victime à cet endroit. Le hasard est donc […] la rencontre de séries causales indépendantes. 

La probabilité pour qu’apparaisse par hasard une protéine est donc de 10286 […] nous sommes donc devant un hasard impossible parce qu’extrêmement improbable. 

vendredi 16 septembre 2016

« Jésus parmi les siens » d’Anne-Catherine Emmerich (1816-1824)

Il demanda à Jésus pourquoi il n’était pas venu plus tôt ; le Sauveur lui répondit qu’il ne pouvait naître que d’une femme conçue comme tous les hommes l’auraient été, sans la chute originelle, et que depuis Adam et Eve il ne s’était rencontré, pour cette œuvre, aucun couple d’époux qui fut aussi pur qu’Anne et Joachim. 

Il était à la fois très affectueux et très digne ; jamais je n’ai entendu une parole inutile de sa bouche.

… le Seigneur expliqua aussi à ses disciples que ces paroles de son Père céleste : « C’est mon Fils bien-aimé » étaient dites de tous ceux qui auront reçu dignement le baptême du Saint Esprit. 

Jean adressait la parole à tout le monde, sans distinction de personne, mais il ne parlait que d’une chose : de la pénitence et de la prochaine venue du Seigneur. Tous s’étonnaient et devenaient sérieux à son aspect. Sa voix perçante comme un glaive, était à la fois claire, forte et agréable. Il traitait tous les hommes comme des enfants. 

Beaucoup de publicains étaient venus aussi ; il les avait baptisés et avait fortement parlé à leur conscience. Parmi eux était le publicain Lévi, surnommé plus tard Matthieu. 

J’ai entendu les disciples s’inquiéter de la vie austère de Jésus, de son habitude d’aller nu-pieds, des jeûnes et de ses veilles, dans une saison qui est froide et humide. Ils l’engagèrent à ménager un peu son corps, mais tout en accueillant avec bonté leurs recommandations, il continua à vivre comme auparavant. 

A une lieue de Jéricho, il gravit une montagne du haut de laquelle la vue était très étendue […]. Elle a trois crêtes à son sommet, et renferme trois grottes, placées l’une au-dessus de l’autre. Jésus entra dans la grotte supérieure, derrière laquelle s’ouvraient les sombres profondeurs d’un précipice. Elie aussi était resté longtemps caché en ce lieu ; c’était au pied de cette montage qu’était situé le camp des Israélites, lorsqu’ils firent le tour de Jéricho, au son des trompettes et portant l’Arche d’Alliance.

Il le consola aussi touchant Madeleine, en lui disant qu’une étincelle de la grâce était tombée sur son âme et qu’elle en serait bientôt tout embrasée. 

Avant le repas de noce, tout le monde se réunit dans le jardin ; les femmes et les jeunes filles étaient assises sur des tapis, sous un berceau de verdure, et jouaient à un jeu où l’on gagnait des fruits.
Les fruits et les plantes renferment tous un certain mystère surnaturel qui, depuis que l’homme en tombant a entraîné la nature dans sa chute, est devenu pour lui un secret dont il n’a conservé qu’une faible notion, dans la signification, la forme, le goût et la vertu de ces créatures inanimées. Tout est devenu obscur par l’affaiblissement de notre entendement et par l’abus que nous faisons des choses. 

Jésus, pendant ce repas, comme pendant toute la durée des noces, enseigna avec une douce sérénité. Il parla de la gaieté qui préside aux fêtes. Il dit que l’arc ne devrait pas rester toujours bandé, que le champ avait besoin d’être rafraîchi par la pluie… 
Ses auditeurs l’écoutaient avec étonnement et crainte. Tous étaient transformés par ce vin, car indépendamment de l’effet du miracle, le vin lui-même avait opéré en eux un profond changement ; tous les disciples, tous ses parents, tous les convives étaient désormais convaincus de sa puissance, de sa dignité et de sa mission ; tous croyaient en lui. 
Il était là, pour la première fois, au milieu de son Eglise ; et ce fut le premier miracle qu’il fit en elle et pour elle, afin de la fonder dans la foi en lui. 

Jésus étant venu au Temple avec tous ses disciples, fit sortir du parvis et relégua dans l’avant-cour destinée aux gentils plusieurs vendeurs d’herbage, d’oiseaux, de vivres, etc ; il le fit avec douceur et ménagement. Il leur dit entre autres choses, que le bêlement des brebis et le meuglement des bœufs ne devaient point se mêler aux prières des hommes ; il les aida lui-même, avec ses disciples, à transporter leurs tables et à trouver des places pour leurs marchandises […] le Sauveur dit à ces récalcitrants qu’il les avait deux fois éloignés avec bonté ; mais que s’il les retrouvait encore là, il les chasserait de force. 

Les apôtres me paraissaient encore bien faibles et bien charnels […] Ils se disaient à eux-mêmes : « Nous avons tout abandonné pour lui, et nous voilà jetés dans les embarras et les inquiétudes. Quel est ce royaume dont il parle ? Est-ce qu’en effet, il l’établira ? ».
Jean seul suivait son maître avec confiance et l’obéissance d’un enfant. Tous cependant avaient vu tant de miracles, et en voyaient encore tous les jours ! 

Je remarquai que tous ceux se lesquels le Sauveur priait, ou auxquels il imposait les mains, étaient quelques temps absorbés dans un recueillement profond ; puis ils se levaient guéris. 

Avant la prière, il dit à ses auditeurs qu’ils ne devraient pas se scandaliser s’il appelait Dieu son père, car celui qui fait la volonté du Père céleste est son fils, et il leur montra qu’il faisait la volonté du Père. 

Madeleine, cédant à une impulsion irrésistible et ne songeant plus à sa réserve mondaine, suivit de près le Seigneur et se mêla à la foule des disciples. Ses compagnes, qui ne voulaient pas la quitter, en firent autant. Comme elles s’efforçaient d’être aussi près que possible du Sauveur, contrairement aux usages, les disciples lui en parlèrent. Mais, se tournant vers eux, il dit : « Laissez-les, ce qu’elles font ne vous regarde pas. »

Madeleine était plus belle que ses amies […]. Cependant, la sainte Vierge les surpassait toutes en merveilleuse beauté ; Madeleine avait quelque chose de plus frappant, mais Marie brillait entre toutes les autres par une expression sublime de candeur, de simplicité, de naïveté, de gravité, de douceur. Toutes les perfections se réunissaient en elle avec une telle harmonie, qu’elle apparaissait comme l’image même de Dieu dans la nature humaine. Personne n’a eu de ressemblance avec elle, si ce n’est son fils. A une majesté incomparable, elle unit l’aimable simplicité d’un enfant. Elle est sérieuse, calme, souvent triste, mais jamais désespérée, ni hors d’elle-même ; les larmes coulent doucement sur son visage toujours plein de sérénité. 

Ce jour-là, à Capharnaüm, je vis Jésus guérir beaucoup de possédés, de paralytiques, d’hydropiques, de goutteux, de muets, d’aveugles, et d’autres personnes gravement malades, tandis qu’il passa outre devant d’autres qui pouvaient encore se tenir debout. Il y en avait parmi eux qui avaient été soulagé plusieurs fois par Jésus, mais qui ne s’était pas convertis sérieusement, étaient retombés dans leurs misères morales et physiques. 

Jésus ne pouvait pas parler plus clairement de lui-même, car personne ne l’aurait compris. Ses disciples étaient des gens simples et bons, des âmes nobles et pieuses ; mais ils n’étaient pas encore préparés à entendre ce mystère. Plusieurs étaient ses parents selon la chair, et ils se seraient scandalisés ou auraient mal interprété ses paroles. Le peuple n’était pas assez mûr pour apprendre la vérité. 

Parmi les disciples qui l’accompagnaient, ceux qui l’interrogeaient le plus souvent étaient Jacques le Majeur, Jude Barsabas et aussi Pierre, Judas Iscariote parle souvent avec outrecuidance ; André ne s’étonne de rien ; Thomas observe et réfléchit ; Jean témoigne toujours une tendresse filiale au Sauveur. 

Pierre, qui possède des champs et du bétail, éprouve plus de difficulté que les autres à quitter son ménage, d’autant plus qu’il a un vif sentiment de son indignité. Depuis le commencement de sa prédication, Jésus a déjà deux fois appelé à lui les pêcheurs, mais ils sont toujours retournés à leurs filets. 

Pendant son discours, de petits enfants portés à bras par leur mère et ne parlant pas encore s’écrièrent plusieurs fois à haute voix : « Jésus de Nazareth, très saint prophète, fils de David, fils de Dieu. »
Beaucoup de personnes, et Madeleine elle-même furent stupéfaites. Je me rappelle à présent que Jésus, à son intention, dit : « Lorsque l’esprit impur a été chassé de la maison purifiée, il revient avec six autres esprits, et le mal est plus grave que jamais ». Ces paroles effrayèrent beaucoup Madeleine. 

…il leur dit : « Madeleine a été une grande pécheresse, mais elle sera pour tous les siècles, le plus parfait modèle de pénitentes ».

On entendit même des nourrissons à la mamelle l’acclamer. 

Je fus très touchée de voir qu’au moment même où entrait le Sauveur, à Béthanie, on amena quatre agneaux qu’on avait séparés du troupeau pour les mettre dans un parc à part. La très sainte Vierge […] et Madeleine avait fait de petites guirlandes de fleurs, qu’on leur passa autour du cou. Ces agneaux étaient destinés à la Pâque.

Les agneaux de Pâques ne furent cette fois immolés au Temple qu’à partir de trois heures de l’après-midi, tandis que le jour du crucifiement du Seigneur l’immolation eut lieu dès midi et demi, au moment même où il était attaché à la croix ; la Pâque tombant alors un vendredi, il fallait se hâter pour que tout fût fini avant le sabbat. 

… il leur parla de la prière qu’on fait à genoux et leur dit que dorénavant ils devraient prier avec une grande ferveur, les mains levées vers le ciel. Il leur enseigna l’Oraison dominicale, en y entremêlant quelques passages des Psaumes… 

Le soleil était couché, à ce moment, et il commençait à faire nuit ; mais il ne s’en aperçurent pas, tant les paroles et l’aspect surhumain du Sauveur les captivaient et les transportaient d’admiration. Bientôt Jésus devint lumineux, et de plus en plus ; je vis alors apparaître autour de lui des esprits célestes. Pierre les vit aussi, car il interrompit le Seigneur et lui dit : « Maître, que signifie ceci ? » Jésus lui répondit : « Ils me servent. »
Avec l’apparition des anges autour du Sauveur, des courants de parfums se répandirent dans l’air, et les disciples éprouvèrent un rassasiement surnaturel et un contentement céleste. Or le Seigneur, devenant de moment en moment plus lumineux, fut comme diaphane. Le lieu qu’il occupait était tellement éclairé au milieu des ténèbres de la nuit qu’on pouvait distinguer, aussi bien qu’on l’eût fait en plein jour, chacune des plantes qui couvraient le sol. Les disciples, tout hors d’eux, se voilèrent la tête et se prosternèrent à terre, où ils demeurèrent immobiles.  

Il était environ minuit quand cette divine lumière m’apparut dans son plus grand éclat. Une voie lumineuse s’étendait du ciel à la terre.

Saint Joseph avait dans toute sa personne quelque chose d’extrêmement doux, tendre et bienveillant.  

Lazare s’agenouilla devant le Seigneur qui lui mit la main droite sur la tête et souffla sept fois sur lui. C’est ainsi que Jésus consacra Lazare à son service, le purifia de toute affection au monde et au péché, et le fortifia par des dons spirituels […]. J’ai vu aussi que son âme, après s’être séparée de son corps, s’était trouvée dans un séjour paisible exempt de supplices et faiblement éclairé, et qu’elle avait raconté à Anne, à Zacharie, à Jean-Baptiste et à d’autres justes, ce que le Rédempteur avait fait jusqu’alors sur la terre. 

Jésus était plus grand que les apôtres. Il se tenait très droit en marchant.

[…] le Seigneur dit aux apôtres qu’il ne prendrait avec lui que les trois jeunes gens, et qu’il se rendrait en Egypte […]. Les apôtres n’ont rien écrit sur ce voyage, aucun d’eux ne l’ayant fait avec lui. Peut-être même ne savaient-ils pas où il allait. 

Enfin il leur demanda ce qu’il avait obtenu avec ses prodiges, par exemple avec la multiplication des pains ou la résurrection de Lazare, puisque eux-mêmes en réclamaient de nouveaux. 

Il dit quelque chose de la profonde corruption des hommes, et de tout ce qu’ils devaient à la justice de Dieu, et ajouta que personne ne pouvait, sans sa passion, être justifié. 

Il justifia, devant les disciples déclarés, ceux qui restaient secrets, de ce qu’ils ne se montraient pas, disant qu’ils faisaient bien, puisqu’ils avaient une mission particulière.

Mais Jésus excusa l’acte de charité de Madeleine. Elle lui a plusieurs fois rendu le même hommage : il en est ainsi de beaucoup d’autres choses qui se sont répétées souvent, bien qu’elles ne soient mentionnées qu’une fois dans l’Evangile. 

Les disciples pleuraient amèrement et la douleur les empêchait de manger. J’ai vu souvent les disciples se montrer plus tendres et plus affectueux envers Jésus que les apôtres. Ils avaient, je crois, plus d’humilité, parce qu’ils étaient moins fréquemment avec lui. 

Après les avoir consultés et instruits tous ensemble, il s’entretint seul avec sa mère ; je me souviens qu’il lui dit, entre autres choses, qu’il avait envoyé Pierre et Jean, personnification de la foi et de l’amour, pour préparer la Pâque à Jérusalem. Il parla aussi de la trahison de Judas, et la sainte Vierge pria pour celui qui devait trahir son fils. 

Je vis la grotte remplie de fantômes effrayants ; tous les péchés, toutes les méchancetés, tous les vices, toutes les ingratitudes, toutes les peines l’accablaient à la fois. En même temps les épouvantements de la mort et la terreur qu’il ressentait à la vue de toute ses souffrances expiatoires le pressaient et l’assaillaient. 

Cependant ils écartèrent Marie. Jean et les saintes femmes l’emmenèrent, et elle tomba comme morte sur ses genoux, contre la pierre angulaire de la porte où ses mains et ses genoux s’imprimèrent ainsi que sur une pâte épaisse. On eût dit que la pierre elle-même avait pitié d’elle. Sous l’épiscopat de Jacques le Mineur, cette pierre fut placée dans la première église catholique, construire auprès de la piscine de Bethesda. 

De tous côtés, les gens en habits de fête se rendaient au Temple […] lorsqu’une femme de haute taille et d’un air distingué, tenant une jeune fille par la main, sortit d’une grande maison située à gauche de la rue et se précipita en avant du cortège. C’était Séraphia, femme de Sirach, membre du sanhédrin, celle qui, depuis, reçut le nom de Véronique, de « vera icon » (vrai portrait), par suite de l’acte qu’elle accomplit en ce jour. 

Le linge était de laine fine, trois fois plus long que large. On mettait habituellement de pareils suaires autour du cou, et c’était l’usage d’en porter aussi au-devant des gens fatigués, affligés ou malades, et de leur en essuyer le visage pour leur témoigner qu’on prenait part à leur peine et à leur douleur.
Séraphia était parente de Jean-Baptiste ; son père et Zacharie étaient cousins germains. Elle avait au moins cinq ans de plus que la sainte Vierge, et assista à son mariage avec saint Joseph. 

L’angoisse régnait dans le Temple. On était occupé à immoler l’agneau pascal lorsque les ténèbres survinrent tout à coup ; tout le monde en fut consterné […] Le silence régnait autour de la croix ; beaucoup de gens étaient retournés à la ville. Le sentiment d’un délaissement complet mettait le comble aux cruelles souffrances du Sauveur sur la croix ; se tournant vers son Père céleste, il priait pour ses ennemis de la manière la plus touchante. Comme pendant toute sa passion, il récitait le passage des psaumes qui recevaient alors leur accomplissement. Il souffrait tout ce que souffre un homme tourmenté, abattu, sans aucune consolation divine et humaine. 

Alors Jésus dit : « Tout est consommé ». Puis il cria d’une voix forte : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ! » Ce fut un cri doux et sonore qui pénétra le ciel, la terre et l’enfer. Enfin il inclina la tête, et rendit son âme. 

Au moment où le rocher du Calvaire se fendit, la terre trembla aussi en beaucoup d’autres lieux du monde, surtout à Jérusalem et dans la Palestine.

Les deux grandes colonnes placées à l’entrée du Saint et entre lesquelles était suspendu un magnifique voile, s’écartèrent l’une de l’autre ; le linteau qu’elles supportaient s’affaissa, le voile se déchira depuis le haut jusqu’en bas, et les regards purent pénétrer jusque dans le Saint. 

« L’ambition de Vermeer » de Daniel Arasse (1993)

Il peignait donc entre deux et trois tableaux par an. Rapportée à celle de ses collègues, sa production était étonnement réduite.

… un seul et même collectionneur lui a acheté régulièrement des tableaux. 

… sa situation familiale relativement aisée lui permet de ne pas avoir besoin de sa peinture pour vivre et, donc, de ne pas peindre beaucoup.

… sa pauvreté finale n’as pas été due à la seule mévente de ses tableaux (personnels ou pris sur le stock) ; elle a été due aussi à la baisse des revenus de la famille causée par la guerre (en particulier les loyers fonciers provenant de divers terrains) ; elle a été due, surtout, au coût progressivement exorbitant que représentait l’entretien des onze enfants vivant dans la maison. 

… on ne rencontre aucune figure d’enfant dans les scènes d’intérieur de Vermeer. Une telle exclusion est en elle-même rare dans la peinture hollandaise contemporaine.

[…] jusqu’en 1664 (moment où on finit par l’interner), le beau-frère de Vermeer s’est livré à plusieurs reprises à des scènes extrêmement violentes, allant jusqu’à rouer de coups la femme de Vermeer « enceinte au dernier degré ». Or les tableaux du peintre sont impressionnants par la paix et le calme de leur atmosphère intérieure. 

Il ne s’agit pas d’ambition sociale : ses choix commerciaux l’indiquent, tout comme le fait que mis à part la « Tête de jeune fille », il n’a réalisé aucun portrait. Or le portrait constituait une source de revenus importants et un excellent moyen pour faire connaître son nom dans des milieux susceptibles d’aider à la réussite sociale d’une carrière ; et la quantité de portraits peints en Hollande au XVIIème siècle est considérable. 

… une donnée fondamentale de son ambition picturale : son catholicisme […] Vermeer vient d’une famille calviniste […] à l’occasion de son mariage avec Catharina Bolnes en 1652, il se convertit au catholicisme. 

Par ce cadrage (dans L’Art de la peinture), Vermeer suscite une impression double et paradoxale proximité de lieu, éloignement des figures. 

… le contraste entre la précision avec laquelle sont dépeints les accidents de la carte causés par la lumière et le flou du dessin cartographique proprement dit […] de même que le peintre n’est pas là pour se faire reconnaître, de même la peinture n’est pas là pour faire connaître l’objet qu’elle représente, dont elle « dépeint » la présence dans la lumière. 

Sur les vingt-quatre scènes d’intérieur dont on peut reconstituer la construction géométrique, vingt situent le spectateur en position de légère « contre-plongée » par rapport à la figure représentée.

En abaissant son horizon par rapport aux figures tout en le relevant sur la surface de la toile, Vermeer joue donc comme un double jeu et recherche un effet spécifique vue un peu d’en-dessous, la figure est légèrement monumentalisée mais, conjointement, l’horizon un peu surélevé dans la toile rapproche le spectateur du tableau : […] en haussant son horizon géométrique, Vermeer relève du même coup le sol et surtout, il rapproche visuellement le mur qui sert de fond au tableau. 

[…] « figure d’intrusion » […] vers quoi se porte l’attention de la jeune femme : il peut s’agir d’une présence (masculine ?) supposée à l’intérieur de la pièce […] ou du monde extérieur lui-même, regardé au-delà de la fenêtre par la jeune femme […] chez Vermeer, le monde extérieur et la « figure d’intrusion » (exclus de la visibilité directe) font retour dans le champ pictural sous une double « figure symbolique » du monde naturel et social, la carte géographique et la lettre-missive.

…la présentation de la missive contribue à susciter l’idée d’une inaccessible réserve, d’une privacy.

En excluant progressivement la figure masculine et en « économisant » avec rigueur les allusions associées aux objets relais du monde extérieur, Vermeer obscurcit l’anecdote, il rend moins explicite le sens de l’action dans laquelle est engagée la figure principale…

« Cette pesanteur, cette épaisseur, cette lenteur de la matière dans les tableaux de Vermeer, cette dramatique compacité, cette cruelle profondeur de ton […] nous procurent souvent une impression qui ressemble à celle que l’on éprouve en voyant la surface lustrée et comme couverte de vernis gras d’une blessure ou encore ne voyant, sur les carreaux d’une cuisine, la tache qu’y fait le sang qui tombe et s’étale, sous quelque gibier suspendu » (Vaudoyer, in « L’Opinion », mai 1921)

… le clair-obscur a chez Rembrandt une signification religieuse précise : […] il exprime une « esthétique protestante », fondée sur un contraste formel où prend figure l’opposition inconciliable entre le Ciel et la Terre, le spirituel et le matériel. L’harmonie, l’équilibre et la fusion de l’ombre et de la lumière, partout également répartie, constituent en revanche un fondement de l’esthétique vermeerienne […]. Vermeer concilie les contraires qu’oppose dramatiquement Rembrandt.